n° 8 Bécassine chez les ados – Issan

n° 8 Bécassine chez les ados –  Issan

 

Issan est un jeune garçon de 13 ans, hospitalisé dans le service « depuis deux mois, une semaine et trois jours », comme il le répète en ajustant le nombre de jours quotidiennement. Il est désormais en attente d’une nouvelle famille d’accueil pour pouvoir sortir. Autant dire qu’il est inquiet car il vivait dans la même famille depuis l’âge de 18 mois. Par ailleurs, en deux mois ici, il a vu partir tous les autres enfants, dont la plupart ne sont restés qu’une dizaine de jours. Il se retrouve seul depuis quelques jours, face à l’équipe et son comportement est tout autre. En effet, depuis qu’il est l’unique sujet de nos soins dans le service, il nous demande chaque matin le programme de la journée pour mieux le refuser.  Dès que l’une de nous propose une activité, il la nargue : « Et ben je le ferai pas. Je fais ce que je veux. C’est moi qui décide … Je me fais chier donc je vous fais chier ».  Ca, c’est au mieux. Au pire, il touche à tout, ferme ce qui est ouvert, ouvre ce qui est fermé, pousse le chariot à ménage, saisit un flacon de nettoyant, asperge un mur, traîne la poubelle jusqu’à ce qu’elle s’éventre … Lorsqu’il est dans cet état, nous ne ressentons aucune agressivité de sa part, juste son incapacité à communiquer avec nous d’une autre manière, ce qui n’en rend pas pour autant la situation moins violente pour nous et nous nous sentons toutes profondément démunies.

 

Samedi matin, Marie-Jo et moi prenons notre service en traînant la patte. Nous savons que nous allons devoir traverser un long week-end en tête à tête avec Issan. Pendant qu’il dort encore, nous discutons sérieusement de la manière la plus confortable de passer ce week-end, lui et nous. Mais petit à petit la révolte gronde. Y’en a marre de subir la manière dont il nous traite ! Il veut qu’on lui fiche la paix, il ne veut rien faire, qu’à cela ne tienne, on va le prendre au mot ! Aujourd’hui nous le laisserons venir, observerons et suivant le scénario qu’il nous servira, nous passerons à l’attaque demain. Nous nous sentons aussitôt ragaillardies pour accueillir joyeusement Issan lorsqu’il se réveillera. Après lui avoir expliqué que nous nous étions rendu compte que nous le sollicitions bien trop et que nous devions accepter son désir de ne rien faire, la journée du samedi s’est étirée doucement comme nous l’avions prévue : Issan louchant régulièrement vers nous d’un œil dubitatif et vérifiant tout aussi régulièrement si nous ne craquions pas ; Marie-Jo et moi imperturbables, riant sous cape de voir son manège.

 

Dimanche matin nous arrivons toutes les deux très en forme et peaufinons avec nos collègues de nuit la stratégie de la journée à venir. Issan se lève à 10h et nous trouve toutes les deux littéralement vautrées sur les canapés de la salle de télévision, la tête sur des oreillers, les jambes calées sur des traversins, maniant les zappettes et papotant joyeusement : – « Si tu mets ta poule dans ton bouillon, il sera beaucoup plus goûteux … », me dit Marie-Jo et moi d’acquiescer benoîtement. Issan nous regarde éberlué : – « ben vous êtes fatiguées ou quoi ?! ». Et nous de le remercier de nous avoir fait découvrir combien il est doux de ne rien faire… Lorsqu’il nous demande le petit déjeuner nous tardons à nous lever, concentrées sur le petit écran, tant et si bien qu’Issan finit par aller chercher une chaise (puisque nous prenons toute la place) et attend avec nous. Au bout d’un quart d’heure, nous finissons par aller ouvrir la salle à manger où tout était prêt et retournons vite à notre activité du jour : ne rien faire du tout.

Son petit déjeuner englouti, Issan nous rejoint mi-figue mi-raisin. Marie-Jo, toujours les pieds en l’air et la zappette errante, moi l’œil torve, vissé sur le petit écran, nous passons du documentaire animalier, à l’expédition au Groenland, en passant par la visite des archives du Palais de Justice de Paris. Issan nous surprend car il est aussi intéressé par les programmes que par nos papotages. Du coup, nous nous poussons un peu l’une l’autre pour lui faire une toute petite place sur le canapé encombré et il entre dans la danse : – « Ben tu vois Marie, puisque t’es née à Paris, ton acte de naissance il est dans une des boîtes de ces étagères ! »… Si la culpabilité de ne rien faire menaçait parfois de nous effleurer, nous l’avons vite écartée !

L’heure du repas arrivant, Issan se dit qu’il tient là le moyen de nous faire capituler et il s’étonne, l’air de rien, que nous ne bougions pas. Mais, toujours lamentablement vautrées dans nos coussins, nous nous extasions une fois de plus sur le bien-être que procure le rien faire. Nous en rajoutons encore une louche avant de déplorer : – « Si seulement l’un de nous commençait à mettre la table nous pourrions peut-être essayer de bouger ». Issan nous voit venir et nous oppose une fin de non recevoir. Nous en restons donc là, continuant notre zapping et nos bavardages tous les trois. Une heure plus tard Issan s’inquiète tout de même de ne pas manger et réitère sa question, à laquelle nous répondons toujours avec le même ravissement qu’à force de ne rien faire, nous n’avons plus d’énergie du tout : – « il nous faudrait des roulettes pour bouger ! ». Qu’à cela ne tienne, Issan va chercher des fauteuils à roulettes et s’en suit un jeu de petit train où nous nous tirons et nous poussons tous les trois en riant de bon cœur. Issan nous raconte des scènes de sa vie familiale tout en glissant dans les couloirs. Il évoque aussi Noël et sa peur d’être toujours hospitalisé. Nous échangeons, toujours sur nos roulettes, autour de cette éventualité. Nous regardons le planning pour savoir qui de nous sera là. Nous faisons mine de nous disputer sur le menu de fête… Papoti, papota et tralala puis, Issan décide de mettre la table. Du coup, Marie-Jo et moi préparons le repas. Il est 15h passé.

– « Alors qu’est ce qu’on fait cet après-midi ?!  Moi j’ai besoin de prendre l’air. Je voudrais sortir». Connaissant notre oiseau, nous renâclons tant et plus et ne promettons surtout rien. Issan prend Marie-Jo par les sentiments, en proposant de faire des gâteaux. Nous ne mouftons sûrement pas. Par contre, nous lui donnons la télécommande et il se rue à nouveau à la salle de télévision. Surpris de nous voir le suivre, il nous promet de nous faire craquer à force de regarder des programmes qui ne vont pas nous intéresser. Débordantes de gratitude vis à vis de celui qui nous a fait découvrir le farniente, nous nous installons toutes les deux à côté de lui, prêtes à tenir notre rôle de composition avec brio, en ingurgitant jusqu’à la lie des dessins animés plus débiles les uns que les autres…

 

Nous avons veillé tout au long de ce joli week-end, à ne jamais mettre Issan en difficulté et il l’a senti. Notre but était de lui signifier ce que son attitude avait d’intolérable pour nous, tout en tricotant autour de lui une ambiance tonale suffisamment rassurante pour qu’il puisse se laisser aller.  Même s’il n’a pas saisi l’ensemble de notre message, il en a compris des bribes et surtout il a pu tester une forme de relation qui n’a pas été dangereuse.

Si nous avons pu mettre en place un scénario aussi foldingue, c’est que nous nous sentions nous aussi dans une ambiance suffisamment rassurante. Nous sommes autorisés et donc, nous nous autorisons à déclarer en équipe notre impuissance et notre ras le bol. Le lundi, pendant 1h30, nous nous retrouvons tous ensemble, infirmiers, éducateur, cadre, assistantes sociales, psychiatre, psychologue et psychomotricien pour faire la synthèse de nos regards sur chaque enfant. C’est un moment où nous retroussons nos manches pour décortiquer les situations les plus inextricables et ouvrir d’éventuelles pistes de soin. C’est le contenu de cet espace de pensée collective que chacun saisit lorsqu’il est pris individuellement dans une séquence de soin avec un enfant.

 

Marie Rajablat

 

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