Lorsque le cri devient danse…

Shanti
Rouvier

«
L’art est la vérité du sensible, parce que le rythme est la
vérité de l’aisthesis1
»2
La danse permet depuis la nuit des temps de célébrer ce que
l’humain porte en lui d’élan de vie, d’enthousiasme, de joie,
mais aussi d’exprimer ce qu’il garde habituellement enfoui en
lui, sa souffrance, sa folie, et tout ce qui ne peut se dire sinon
dans un cri.

Il
y a de l’archaïque en nous et cet archaïque est précieux. Nous
utilisons ici le mot archaïque à la fois dans sa dimension
possiblement angoissante mais aussi dans son sens noble de «
primitif », « premier », en tant que survivance de nos ou notre
origine(s), porteur d’une simplicité, d’une évidence et d’un
parfum d’inné.

Les
enfants avant d’être inhibés dansent naturellement, il s’agit
de retrouver ce mouvement premier avant qu’il ne se soucie du
regard de l’autre.

En
même temps la danse obéit à des règles souvent implicites,
parfois très codifiées, dont la trame semble être la fonction
contenante de la musique, du rythme, du groupe.

Les
ateliers

Nous
allons nous appuyer sur l’expérience acquise au fil d’ateliers
de danse.

Ces
ateliers proposés, hors milieu hospitalier, sont axés sur « danser
tout ce qui nous traverse » plutôt que le parler avec les mots,
cela peut être nos peurs, nos colères, nos chagrins, etc… C’est
cela le langage proposé et non celui du verbe, le langage du corps
tel qu’il cherche à s’exprimer dans cette improvisation, ce
respect de ce qui apparaît dans l’instant, spontanément, il n’y
a pas de mauvais mouvements, il y a juste à se respecter dans cette
exploration.

Nous
nous y trouvons confronté à la même question qu’Arno Stern en ce
qui concerne l’acte de peindre « Comment faire en sorte qu’une
personne, éduquée à être raisonnable, s’abandonne à un acte
spontané ? »3

Les
mouvements sont ainsi basés sur l’improvisation au sein de
directions d’exploration très ouvertes, dans une progression qui
permet d’explorer des potentialités différentes (notamment celles
reliées aux éléments eau, air, feu, terre), jusqu’à harmoniser
celles-ci. Le but est avant tout d’avoir du plaisir à danser, mais
aussi de se libérer du regard des autres afin de laisser émerger ce
qui surgit spontanément, être au contact son ressenti, avec pour
limite celle de ne pas se faire mal et de ne pas faire mal aux
autres. Il n’y a pas de recherche d’esthétique, le but étant
d’entrer totalement dans le mouvement naturel de la musique et de
ce que le corps a envie de faire porter par le rythme de cette
musique, de trouver le geste juste qui résulte, de cette écoute, de
cet accueil du mouvement qui émerge spontanément. La personne
libérée de la dimension esthétique, du souci de « faire beau »,
peut entrer dans la musique pour une rencontre intime avec celle-ci.
Étonnamment
lorsque la personne s’est totalement affranchie du souci esthétique
et que la rencontre intime a lieu, la beauté apparaît. Tout corps
qui entre dans ce mouvement intime laisse entrevoir sa beauté, et la
personne elle-même peut en pressentir le frémissement. Les
personnes prennent ainsi souvent conscience de la beauté de leur
corps. Ce mouvement qui ne se soucie plus du regard des autres peut
être très minimaliste, c’est plus la façon dont il est habité
qui est en jeu et qui émeut. Ainsi un seul mouvement de la main
voire d’un doigt de la main peut contenir toute la danse, mais nous
entrons presque là dans le domaine de la transe, nous y reviendrons.

Habituellement
nous bougeons notre corps en fonction de ce que la société permet,
attend, suggère, de ce qu’elle nous a appris, il s’agit de
trouver là un espace où le corps peut bouger en fonction de son
besoin, de son aspiration propre.

Tout
cela n’empêche pas qu’il puisse y avoir aussi des propositions
où au contraire la danse est présenté à un autre totalement
disponible pour soi, sous son regard attentif, et il s’agit là, à
la fois d’être reçu dans ce que nous sommes, mais aussi de sentir
les effets de ce regard, perçu comme soutenant, encourageant, ou
comme jugeant, inhibant. Chacun est invité à dépasser cette peur
du jugement, et à prendre appui sur ce regard, tout comme l’enfant
s’appuie sur le regard d’un autre pour se construire. À d’autres
moments la danse est partagée, la rencontre dansée se fait avec
l’autre, ou les autres, ou tout le groupe. Elle permet un passage
progressif de son univers intérieur, à la rencontre avec l’autre,
avec le groupe, puis un retour à soi.

Il
y est proposé de considérer chaque musique comme un événement,
une configuration de vie, que celle-ci soit perçue comme agréable
ou désagréable d’accepter de danser avec ce qui se présente, un
petit peu comme si la vie disait « comment danses-tu cette
situation-là ? », et de jouer le jeu d’apprendre à danser quelle
que soit la situation, notamment des musiques que nous n’apprécions
pas, ou dont nous trouvons le rythme difficile à suivre…

Tout
ce qui est exprimé au cours de l’atelier l’est par le corps, la
parole n’est pas encouragée, voire déconseillée, car celle-ci
ramène à la pensée, au jugement, et il s’agit de trouver une
forme d’expression authentique. Dylis Morgan Scott, mon
enseignante, avait pour habitude de dire, « Si vous êtes triste
dansez votre tristesse, si vous êtes anxieux dansez votre anxiété,
si vous êtes en colère dansez votre colère,… dansez votre vie
telle qu’elle se présente à vous, dansez ce que vous ressentez ».
Le corps ne peut tricher, il permet de libérer des surplus
émotionnels et d’exprimer de façon authentique ce qui nous
habite, et de déboucher sur un état de détente, et très souvent
sur un état méditatif naturel. Cet état méditatif se caractérise
par une appréhension de notre silence intérieur, le plaisir de
goûter à celui-ci, et de goûter en quelque sorte à notre propre
présence. Cet état méditatif apparaît souvent lorsqu’après une
montée en intensité puis un décours dans des rythmes doux et
lents, la musique s’arrête. L’immobilité, le silence, prennent
une densité inhabituelle. Et le danseur peut percevoir cette densité
dans son ressenti, dans son souffle, comme si tout à coup l’air
pouvait être palpable, et la respiration aisée, lente et profonde
d’une façon inhabituelle. Ainsi la danse mène à la densité et
lorsque le cri devient dense au sens de « densité », il prend
corps et rythme, il perd ainsi de son tranchant et de sa stridence,
pour devenir profondeur et puissance.

Le
parcours dansant de Leïla

Leïla
est une personne dont le cheminement illustre le pouvoir de la danse,
en ce que cette dernière permet de laisser jaillir, ce qui cherche à
se dire sans toujours trouver les mots, ni le lieu, ni le bon tempo,
ce cri que nous portons tous en nous qui est fait de souffrance, de
tristesse, de colère, d’angoisse, mais aussi de puissance, de
joie, de sentiment d’être vivant, ce cri qui lorsqu’il se
délivre (dans tous les sens de ce mot « délivrer de sa captivité
» et « délivrer à quelqu’un ») ce cri permet parfois d’accéder
à un espace de tranquillité, de paix, de plénitude.

Leïla
démarre les premiers ateliers quelque temps après une
hospitalisation pour état dépressif majeur, elle est toujours dans
un moment dépressif très intense. Au cours des premiers ateliers la
tristesse de Leïla est visible, d’autant plus qu’elle est
authentique, ne trichant pas sur ses ressentis, elle ne les cache
pas, et elle ne rajoute pas non plus d’émotion. Leïla se sent
tellement mal qu’elle semble avoir tout juste la force de tenir
debout, aussi à chaque mesure elle pose juste un pied devant
l’autre, à tout petit pas, comme dans la marche Kin-hin de la
méditation zazen. Son visage est très triste, son corps comme tout
engourdi par la dépression. J’ai l’impression qu’elle évolue
dans la salle, dans une sorte d’errance sans intention, sans but,
mais peut-être un tout petit espoir, pas forcément conscient, celui
d’arriver quelque part, par chance, par inadvertance. Je me
contente sur plusieurs ateliers d’aller parfois danser près
d’elle, de m’accorder à sa façon d’habiter la danse et de
poser ses pas, de l’accompagner quelques secondes ou minutes dans
ce type de mouvement, en le vivant pleinement avec elle, en éprouvant
les sensations et les sentiments qui apparaissent en moi, sentiment
d’un désespoir, d’une extrême fatigue, mais beauté d’une
intériorité profonde et dépouillée de tout artifice. Peu à peu
au fil des ateliers les pas de Leïla sont plus amples, et tout son
corps retrouve la liberté d’explorer l’espace, de jouer avec, à
d’autres moments elle reprend sa « danse Kin-hin » comme un
mouvement-refuge, simple, stable, rassurant. Sur certaines musiques
Leïla se met à pleurer, en dansant, ou assise au sol. Je suis
toujours très touchée par la simplicité de ces pleurs, nulle
ostentation, mais un accueil sans résistance de ces flots que le
corps libère, comme des digues qui rompraient face à la puissance
de la mélodie, de sa valence émotionnelle. Dans ces moments, je
danse près d’elle, la célébrant par des mouvements de rondeur,
de douceur, comme des caresses invisibles, ou juste une présence
sereine qui accompagne ses larmes. Lorsqu’elle est au sol, je
m’assieds derrière elle, je l’enlace sans serrer, juste pour
poser une présence tout en suivant le rythme lent de la musique, je
reste quelques minutes, jusqu’à ce que Leïla manifeste doucement
le besoin de retrouver son espace propre. C’est comme un
apprivoisement d’une souffrance infinie qui n’aurait pu se
laisser approcher, puis qui accepterait de laisser place à une
présence, à un souffle, et Leïla semble s’appuyer sur ces
moments qui ne sont pas sans rappeler une sorte de maternage discret,
léger et d’une consistance pudique. Vient le moment où Leïla
retrouve des forces, de la joie, de la légèreté, elle prend
plaisir à exprimer la puissance, la colère, à travers des rythmes
endiablés, elle peut comme s’envoler sur ceux qui invitent aux
grands espaces aériens, et jouer avec chaque membre du groupe sur
les chants folkloriques ou populaires. La dépression s’éloigne,
Leïla se révèle une personne pleine de ressources. Plus tard bien
plus tard, elle explicite combien elle a traversé une période où
elle se sentait détruite, et que la danse dans le respect de son «
être-là », de son rythme propre, et de nos présences discrètes
mais attentionnées, lui a permis de retrouver le fil de la vie, du
désir de vivre. Là où les mots avaient été vécus comme
destructeurs, mortifères, et teintés de perversité dans son
parcours de psychothérapie, la danse est venue proposer la vérité
de « ce qui est là », évident, sans contraire, sans jugement (du
type bien ou mal), et d’une rencontre sans attentes, sans projets
posés sur elle. Voici ce que Leïla a écrit sur ce parcours danse «
là où les mots sont impuissants… c’est comme une « reconnexion »
qui s’est produite pendant ces moments où j’acceptais de me montrer
humaine, mortelle, souffrante de l’état d’être. »

Une
quête de l’essentiel

France-Schott
Billman psychologue et danse-thérapeute parle de « quête des
origines ». Elle évoque la démarche des artistes primitifs et
primitivistes comme allant « dans le sens d’une mise à jour de
l’essence pour autant que c’est dans la déconstruction de ce qui
apparaît qu’elle cherche à percer le secret de l’être, le
mystère voilé par l’apparence. »4Elle
propose au cours de ses ateliers d’expression primitive de chanter
ou de crier. Cela n’est pas posé au sein de nos ateliers mais il
se trouve que certaines personnes chantent ou poussent des cris
spontanément. Par exemple un jour lors d’un atelier une personne,
puis deux, puis tout le groupe se met à pousser des sons très
primitifs sous forme de voyelles, sans qu’aucune consigne n’ait
été posée, chacun passe d’une voyelle à une autre en
l’exprimant comme un cri, à la fois pour soi et en même temps
comme répondant à la présence de l’autre, c’est un moment très
fort où en cercle chacun a le bonheur de découvrir ce plaisir de
laisser s’exprimer cette part primitive de soi, de pousser des sons
tels qu’ils se présentent, cela dans la sécurité d’une «
tribu » qui soutient cette découverte et où chacun participe.
Ainsi il y a des musiques et des moments qui invitent à laisser
s’échapper des sons, des cris, ou tout simplement chanter, et tout
cela se fait naturellement, ou juste sur une amorce.

En
ce qui concerne les parts archaïques de soi, celles-ci peuvent
parfois émerger de façon assez brutale, sans pare-excitation, il
faut alors contenir, préserver ce qui émerge sans le condamner. Par
exemple, un jour, sur des rythmes africains, un participant se met à
poursuivre une participante pour la dévorer, il semble dans un état
de surexcitation qui le déborde, et la participante est en proie à
une angoisse très visible, elle se met à pousser des cris de
terreur. En improvisant une règle « Nous appartenons tous à la
même tribu, on ne mange pas les membres de sa tribu », la tension
extrême s’apaise pour l’un comme pour l’autre, et la danse
continue, permettant de canaliser cette énergie débordante.

La
danse permet ainsi d’exprimer et d’apprivoiser l’archaïque, de
le mettre en rythme, tout en préservant la part de surprise dont il
est porteur.

Elle
est ainsi une voie d’accès au réel (réel au sens philosophique,
ce qui existe et qui n’est pas le fruit de la pensée). Henri
Maldiney évoque que « le « réel » n’est pas ce sur quoi
nous pourrions avoir prise, mais au contraire ce qui nous surprend,
si le « réel » s’entend – dans une formulation qui semble
proche, à une lettre près, du « je suis » cartésien, et
pourtant sans commune mesure avec celui-ci – comme un « j’y suis »
»5
Il s’agit ainsi de se rencontrer soi, non pas dans une image de
soi, mais bien dans notre réalité, soit dans une totalité où le
corps reprend sa place et ses droits.

S’abandonner
totalement à la musique, la laisser nous porter, comme on le verra
plus loin permet de voyager très profondément en soi, d’ailleurs
plus que d’un voyage il s’agit d’une coïncidence qui permet de
retrouver le lieu de l’être.

Laissons
la danse entrer à l’hôpital

Sans
doute avons-nous à laisser plus de place à la danse dans nos
sociétés actuelles, et notamment si la danse pouvait être plus
explorée à l’hôpital elle porterait de beaux fruits.

Je
vais évoquer succinctement l’expérience de Brigitte Martel6,
lors d’un stage dans le cadre de ses études de psychologie à
l’hôpital de jour de Pressensé, avec des patients s’inscrivant
dans le registre de la psychose. Face à la chronicité, l’immobilité
qu’elle ressent très fortement, elle souhaite mettre « du
mouvement, de l’ouverture et de la nouveauté », elle met alors en
place des ateliers de danse sur le modèle de ce qu’elle a
expérimenté dans les ateliers que je propose.

Elle
raconte notamment comment lors d’une sortie dans un restaurant, où
les patients sont soudainement invités à danser, une femme qu’elle
nomme Perrine, « qui le plus souvent se tient figée, le regard
fixe, dans le silence », et dont le corps se meut avec difficulté
la plupart du temps, se trouve métamorphosée par la danse. Son
corps et ses mouvements sont fluides, elle apparaît rayonnante et
séduisante. Brigitte Martel propose alors des ateliers de danse,
dans un cadre très souple, très peu directif. Dès les premières
séances les patients dans cet espace de liberté, retrouvent de la
joie, du plaisir, et ils forment un groupe partageant l’objet
commun qu’elle nomme « le plaisir de danser ensemble ». Elle
écrit : « J’ai eu l’impression qu’avant de mettre la musique,
des personnes séparées se tenaient dans la pièce, les unes à côté
des autres, et dès que la musique est perçue, ils se mettent en
mouvement sur un même rythme, alors réunis comme « un seul corps »
vivant, dans l’échange, partageant une expérience commune forte.
» (p.19) Elle relie cette expérience à celle d’une illusion
groupale, dans laquelle la musique joue le rôle d’une enveloppe
sonore. Des patients fermés s’ouvrent aux autres, ils laissent
apparaître des émotions, de la joie, de la tristesse accompagnée
parfois de pleurs. Brigitte émet l’hypothèse que des émotions
restées gelées le corps7,
suite à des expériences traumatiques, peuvent se remettre en
mouvement à travers la danse. De plus ce qui est important, le
dynamisme impulsé par les ateliers perdure dans la semaine. Cette
expérience est une belle invitation à proposer de la danse à
l’hôpital.

Pour
finir

Le
titre de cette intervention était « Lorsque le cri devient danse…
», j’ai découvert qu’il avait été par erreur retranscrit «
Lorsque le cri devient transe… ». J’ai beaucoup apprécié cette
erreur, la percevant comme une invitation à aborder un aspect que je
ne comptais pas évoquer, c’est à dire qu’en effet par la danse
la transe est possible. La transe que j’évoque là est un abandon
total à la musique, et les mouvements qui apparaissent alors le sont
comme surgissant hors de la volonté. Ce type de transe peut être
arrêté à tout moment par la personne, si elle décide
d’interrompre ce processus d’abandon total à la musique, il n’y
a pas abdication de la conscience mais acceptation à laisser surgir
une danse spontanée, à être habité par des mouvements qui ne sont
plus du tout pensés mais qui émergent dans l’instant, à être
habité par une présence qui est plus soi-même que ce qui se joue
habituellement. Cette expérience permet de toucher en soi un
essentiel. Nous abordons ainsi la dimension sacrée de la danse dans
le sens où elle permet aussi de rencontrer ce que nous sommes
profondément, de le célébrer, de l’honorer. Ce vécu est une
grâce, certains l’appellent « extase ». Nous sommes tous
invités à explorer cette dimension sacrée.

Shanti
Rouvier

«
Notre langage universel, commun à tous, c’est le rythme. Il est le
langage de l’âme. »8
Gabrielle Roth

1
Aisthesis
: Réceptivité sensible

215
MALDINEY
(H), Regard,
Parole, Espace
,
p. 153.

3
Stern
A. (2011) Le
jeu de peindre
.
Arles, Actes Sud, p.13 Arno Stern propose des ateliers de peinture,
pour lui il ne s’agit pas d’art-thérapie, mais du « jeu de
peindre », des peintures qui ne sont pas destinées à être vues
ou commentées par d’autres, il s’agit de peindre selon sa
nécessité profonde

4
Schott-Billmann
F. (1999) Danse
et spiritualité. L’ivresse des origines.

Noisy-le-Grand, Noésis, p.39

5
Escoubas
E. (2000) Le
phénomène et le rythme. L’esthétique d’Henri Maldiney
.
In : Revue d’Esthétique n° 36/37, Janvier 2000, Paris 2000, p.
141-148
http://www.henri-maldiney.org/sites/default/files/imce/ph-ryth.mald.5.8.99-mis_en_page.pdf

6
Brigitte
Martel (2009) Mémoire de Master 2 Professionnel de Psychopathologie
et de Psychologie Clinique à l’Université de Lyon Lumière II,
Tuteur : Jacques Dill, Maître de stage : Arnaud Bougoin

7
Elle
rappelle à propose de la place des sensations dans la psychose «
une grande part des expériences interactives, notamment
traumatiques, s’inscrivent corporellement, en négatif (Green,
1993). Ceci signifie que la destructivité issue de ces expériences
n’est pas accessible à la conscience et empêche l’élaboration
d’une pensée de l’expérience vécue. Elles s’inscrivent sous
forme de traces corporelles : traces mnésiques ou représentations
de chose (Freud, 1915), pictogrammes (Aulagnier, 1975), signifiants
formels (Anzieu, 1987). C’est donc dans ce registre sensori-moteur
qu’elles doivent pouvoir se figurer (Brun, 2007). » p 9 et 10

8
ROTH
G. (1989), Les
voies de l’extase. Enseignements d’une chamane des villes
.
(A.J. Ollivier, trad., 1993) Fillinges, Carthame éditions, 1994
p.18

D’un collectif à l’autre

« Je
m’appelle Carmen Torrès. Je suis infirmière en psychiatrie.
J’aime beaucoup mon métier. Je travaillais depuis deux ans dans
une petite unité, reliée à un hôpital de province.

Cet
après-midi, j’ai donné ma démission.
 

Y’a
pas de travail dans le coin, j’ai peur de ne pas en retrouver d’ici
longtemps, mais j’ai quand même donné ma démission.

Il
le fallait.
 »
1

Lorsqu’en
juin 2016, Madeleine Esther nous a lu sa pièce, J’ai
retrouvé mon grand-père dans un hôpital psychiatrique
,nous
étions en plein cœur du Centre Hospitalier de Montperrin, à
Aix-en-Provence, dans une salle de formation continue assez
impersonnelle. Notre lieu de réunion mensuelle. Nous étions une
dizaine de membres de l’association Serpsy (Soin études et
recherche en psychiatrie), tous soignants. Un grand silence a succédé
à sa lecture. Le D.J. était une cigale. Il était vingt heures. La
réunion durerait encore trois heures.

« Il
le fallait.
 »

Qu’est-ce
qui peut bien inciter une infirmière à démissionner ? Une
infirmière investie. Une infirmière qui a une haute idée du soin
et de la relation avec les patients.

Démissionner ?
Au sein du collectif rassemblé, on trouve des infirmières, des
psychologues, des cadres et cadres-supérieurs, une éducatrice
spécialisée, des arts-thérapeutes, des enseignants d’IFSI. Ils
viennent de toute la région PACA : Edouard Toulouse, Valvert,
Montperrin, Montfavet, Pierrefeu et même de Laragne situé à une
heure trente d’Aix-en-Provence. Démissionner ? On y trouve
des retraités, une prof d’université, des humanitaires, des
psychothérapeutes, des superviseurs d’équipes. Tous viennent en
plus de leur travail, à leur frais. Pas un n’accepterait de
défraiement. Ils ont en commun la clinique et une certaine idée du
soin. Démissionner ? Certains se réfèrent à la
psychothérapie institutionnelle qui survit de plus en plus
difficilement dans leur établissement, d’autres se reconnaissent
dans les théories de Lacan, d’autres se définissent comme des
groupalistes. Certains ont les mains dans le soin, se battant au
quotidien contre les isolements et contentions, d’autres, plus à
distance accompagnent les élaborations cliniques de leurs collègues,
d’autres encore participent à la formation initiale et continue.
Démissionner ? Quelque chose, à cet endroit-là, ne passe pas.

Les
plus anciens ont vu les soins se dégrader, ils ont assisté à la
réapparition des contentions utilisés maintenant en routine, en
dernier recours organisationnel. Ils passent de plus en plus de
temps sur l’ordinateur à cocher des croix en temps réel, ils
rencontrent de moins en moins les patients. Les effectifs des C.M.P.
et des C.A.T.T.P. se réduisent comme des peaux de chagrin. Il est
même question d’en fermer certains l’été. Ils résistent. Ils
persistent à militer pour un soin qui prenne en compte la
singularité de chacun. Ils se fracassent contre les normes, les
protocoles, les parapluies ouverts pour supprimer tout risques
médico-létaux. L’initiative et la surprise sont proscrites.

Démissionner ?
La tentation se fait chaque jour plus insistante. L’un des quatre
fondateurs de l’association a démissionné. Le harcèlement de son
administration a eu raison de sa motivation. Co-animateur du groupe
de recherche en soins, il a alterné les missions humanitaires en
Palestine et ses responsabilités de clinicien. Il est devenu
restaurateur puis éditeur en continuant à garder un œil sur le
soin. Le groupe parisien a abandonné la clinique pour la lutte
syndicale et politique. Ils sont aujourd’hui au sommet de la
Fédération Santé.

Démissionner ?

« Il
le fallait
. »

La
pièce écrite par Madeleine Esther est une tragédie à l’échelle
du quotidien. Elle concerne chacun, bien au-delà de l’hôpital
psychiatrique et même des lieux de soin. Chacun de nous est
confronté à la perte de sens qui sévit dans nos lieux de travail,
chacun se sent amoindri car réduit à la non-place de variable
d’ajustement.

Démissionner ?

Nous
avons décidé d’incarner les personnages de la pièce. Ils nous
ressemblaient trop. Nous aimerions tant être des héros qui
résistent envers et contre tout à cette lente désagrégation de
notre part d’humanité, nous ne sommes hélas que nous-mêmes. Nous
avons décidé de jouer la pièce lors de notre journée de février
2017.

« Il
le fallait
. »

On
ne sait jamais

Le
rideau s’ouvre sur la relève des équipes de nuit et de jour. Nous
sommes dans la salle de soin. Il est sept heures du matin. Deux
infirmières (Dorothée et Carmen) et trois aides-soignantes
(Sigunga, Mélissa et Isabelle) échangent autour de l’arrivée
nocturne de M. Fuentes, un patient espagnol délirant, amené par les
flics. Il ne parle pas français. Il n’a aucun papier. Il ne porte
qu’un survêtement à même la peau, sans slip, ni chaussettes.
L’équipe de nuit a profité de la présence des policiers pour
l’attacher. Il n’était pas agité mais on ne sait jamais.

Carmen
explose : « Pourquoi
ne sont-ils pas passés par les Urgences ? C’est la procédure.
Les flics n’ont pas le droit d’entrer à l’hôpital. On n’a
rien à faire avec eux. Ils le savent d’ailleurs. Sauf à notre
demande.
 »

Ses
collègues sont dans leurs petits souliers. Sigunga, l’aide-soignante
de nuit réplique :

« Commence
pas ! Le moindre truc et tu montes sur tes grands chevaux. C’est
pas si grave après tout. Et puis ça nous rassure. Ils étaient
trois policiers avec le patient, et nous la nuit on n’est que deux.
Deux femmes en plus. Le costume de flic ça en impose. D’ailleurs
il s’est laissé faire.
 »

Le
protocole prévoit une prise de sang.

Carmen
décide de la reporter au lendemain. C’est dimanche, il n’y a pas
d’urgence :

« Je
suis là demain matin. Je n’ai pas envie de piquer quelqu’un de
délirant que je ne connais pas et qui ne sait pas qui je suis, dans
une chambre d’isolement.

[…]
Vaut mieux attendre de faire connaissance.
 »

Sigunga
réplique en miroir :

« Mais
il ne parle pas français. Tu te compliques la vie, tu sais. Attaché
c’est plus facile.

-Tu
trouves. Ce n’est pas mon avis. Je baragouine quelques mots
d’espagnol. S’il parle je pourrais comprendre. Il faut d’abord
faire connaissance. Qu’il accepte la prise de sang, je lui
expliquerai pourquoi on lui fait.
 »

Carmen,
âgée de cinquante ans, fait fonction de porte-idéal. Elle ne s’y
prend pas toujours très bien. Elle agace souvent ses collègues qui
respectent néanmoins ses compétences. Dans cette première scène,
elle apparaît un peu péremptoire. Dorothée, sa collègue
infirmière, ne lui répond jamais directement et laisse Sigunga lui
répliquer.

Malgré
ces différences de point de vue sur le soin, l’équipe s’entend
bien. C’est une bonne équipe dit Carmen qui n’y sent pas de
mauvais esprit. Sigunga fournit ses collègues en parfum et
fanfreluches bon marché. Autour d’une clope, Isabelle,
l’aide-soignante, évoque sa vie personnelle et le départ de son
mari après trente ans de vie commune. Elle revient ensuite à la
vie du service :

« Tu
sais ici on n’a pas toujours travaillé comme ça. C’est depuis
l’ouverture du nouveau bâtiment. Il y a deux ans.


C’était comment avant ?


Peux pas te dire. On avait plaisir à travailler. C’était plus
ouvert. Moins de patients aussi. Une petite unité, et une petite
équipe. Avec ces portes fermées, tout a changé. On se sent un peu
isolé aussi.
 »

La
pièce raconte le parcours de M. Fuentes sans que jamais il
n’apparaisse sur scène. Il en va de même pour les médecins et le
directeur de l’hôpital. On en parle. Leurs décisions s’imposent
mais on ne les voit pas. C’est le choix de la narratrice. Nous
sommes à hauteur d’équipe. Il ne manque à la distribution que
Nathalie, le cadre, et Laurent, l’ASH, seul homme sur scène.

« C’est
un hôpital ici ! »

M.
Fuentes ne demande jamais rien. Les soignants ont un peu tendance à
l’oublier. Il est sorti assez vite de la chambre d’isolement.
Carmen parle régulièrement avec lui. En espagnol. Huit mois se sont
écoulés. Il faut le faire sortir. Nathalie, le cadre, résume la
situation à Laurent : « Il
coûte trop cher. Il n’a pas de sécu, et on n’arrive pas à
trouver une solution avec l’ambassade
Ça
fait huit mois qu’il est là. Tu calcules ce que ça fait à 450
euros par jour ? Et c’est l’hosto qui paie. Le directeur m’a
appelée. Il faut que je trouve une solution.
 »
Cent huit mille euros c’est une somme, c’est un argument de
poids. Laurent argumente : « On
parlait de le rapatrier. Qu’il retourne dans son pays. Avec des
gens qui parlent sa langue au moins. C’est pas loin l’Espagne.
Une heure pour Séville. Y’en a qui font l’aller-retour pour un
week-end. C’est pas loin. 
»
Nathalie s’agace : « Il
ne veut pas. Il dit qu’il ne veut pas.
 »
Laurent insiste : « Oui,
mais on ne sait pas vraiment en vrai ce qu’il ne veut pas. C’est
peut-être autre chose qu’il dit quand il dit qu’il ne veut pas.
… Je dis ça moi. Je ne sais pas.
 »
Laurent, ancien patron boucher, ne s’en laisse pas compter. « Le
directeur est catégorique. La note est trop élevée. Il faut
arrêter l’hémorragie.
 »
Ses arguments cliniques sont balayés. « C’est
tout simple
,
poursuit le cadre. On
va ouvrir les portes et le laisser partir.
 »
Laurent s’esclaffe : « En
janvier, quand vous avez voulu le faire sortir la première fois, les
infirmières ont refusé. Il faisait moins dix dehors le matin en
pleine campagne.
 »
Nathalie est inébranlable : « Il
fait doux en ce moment. On lui préparera un sac. Avec des
sandwichs.
 »

« Mais
il n’a pas un sou !
 »

« Tu
veux le prendre chez toi ? Lui donner cent euros peut-être ?

Cette fois-ci Nathalie s’énerve : « 
Il s’est débrouillé pour venir jusqu’ici, il trouvera bien les
moyens pour aller où il veut.

[…] On
ne va pas le garder juste parce qu’il est sympa, quand même !
C’est un hôpital ici.
 »
Nathalie fait bien de le rappeler. On aurait pu oublier la dimension
d’hospitalité contenue dans le mot hôpital.

« Carmen
travaille tout à l’heure. Tu vas lui en parler ? Elle s’en
est beaucoup occupée. Elle est même venue pendant ses repos pour
parler avec Séville. Elle disait qu’elle avait pris un rendez-vous
dans un centre médical, là-bas, pour lui. Non ?

[…)
Elle pourrait l’accompagner. En deux jours c’est fait.

[…] Elle
arrive à treize heures. Tu pourrais voir avec elle.
 »

Nathalie
a tranché. Il ne sert à rien de discuter. Le directeur est formel.
Il ne donnera pas un sou de plus. Elle est cadre, elle se plie à sa
volonté. Pas question d’en parler avec Carmen.

« C’est
pour ça qu’on a décidé de le faire demain matin. Elle ne sera
pas là, elle est d’après-midi. Ça sert à rien d’attendre et
de discuter. On a vu le patient avec le médecin, on lui a expliqué.

-Mais
vous ne parlez pas l’espagnol. Ni l’une ni l’autre
,
tente Laurent une ultime fois. Tu
crois qu’il a compris quelque chose
 ? »

Le
cadre hausse les épaules. Et sort.

Laurent,
l’ash, a essayé de retarder l’inéluctable. Comme ses collègues
infirmières et aides-soignantes. Un collectif en lutte contre
l’ignominie. C’est ce que raconte Carmen, installée à
l’avant-scène.

« L’homme
n’a pas un sou en poche, pas de famille en France, ne parle pas le
français, ne connaît pas la France. Il est arrivé chez nous par
hasard
[…]
au
bout d’une errance qui dure depuis trois ans qui l’a mené en
Hollande puis en Belgique.

[…] Longtemps
il n’a pas parlé, muré dans ses visions intérieures, et
extérieures, nous regardant de loin. Il attend qu’on le laisse
repartir. Lui écoute les ordres du peuple d’en haut, cosmique,
dans une langue qu’il invente et qu’il est le seul à entendre.
Il attend qu’on finisse de jouer avec lui. La pression monte du
côté de la direction. Elle trouve qu’il coûte un peu cher le
vagabond.
[…]
C’est
un dimanche, au mois de janvier, le médecin en charge de ce patient
demande à l’équipe infirmière d’ouvrir la porte, de lui
préparer un baluchon, un sandwich, quelques cachets et de le laisser
partir.
 L’homme
est toujours délirant, scotché aux étoiles, peut-être ne sait-il
pas dans quelle ville il est.
[…]
Les
infirmières sont stupéfaites, il fait moins dix le matin dehors,
l’hôpital est à trois quarts d’heure de la gare, à pied. Elles
refusent en commun d’ouvrir la porte. L’homme a un sursis qui va
lui permettre d’avoir un passeport, fourni par le consulat.

Il
faut quand même dire que lorsque nous sommes allés à la capitale,
l’assistante sociale, le vagabond espagnol et moi-même, pour
exposer la situation au consulat espagnol, trouver une solution, lui
faire des papiers, avant de partir le médecin et la responsable du
service nous signifièrent clairement de le « déposer »
devant la porte et que le consulat s’en occupe. J’étais du
voyage volontairement, pour empêcher que l’un de nous, soignant,
oui c’est le mot, ne soit emporté par l’injonction hiérarchique.
Pour éviter cet acte qui nous ferait honte.

Evidemment
nous sommes revenues avec lui, qui ne nous avait pas quittées d’un
centimètre dans les rues de Paris.
[…]
On
s’est pris un de ces savons ! Ils avaient même déjà donné
son lit à quelqu’un d’autre.
 »

Une
partie de l’équipe résiste à l’injonction mais ça ne va pas
de soi. « On
s’engueule entre équipes. Il y a ceux qui sont d’accord, les
porte-paroles de cette obsession de le foutre dehors. Il y a toujours
de petites mains pour faire la sale besogne.
 »

M.
Fuentes est donc sorti. On retrouve les mêmes soignantes lors de la
relève. Sigunga exprime sa colère :

« Mais
c’est dégueulasse. Ils ont fini par y arriver. On peut faire ça
nous ? Jeter quelqu’un dehors ?
 »

« On
a fait ça nous ?


Oui, on a fait ça.
 


J’ai
l’impression que nous l’avons abandonné.
 »

Carmen
a démissionné.

Ses
collègues reprennent ses critiques du système et les opposent au
cadre qui a perdu leur respect :

« Elle
dit que mettre des croix dans des cases ça rend idiot, parce qu’on
n’a plus besoin de parler et du coup ça nous rend idiot de ne pas
trouver les mots de ce qu’on a à dire. Que ce métier est riche de
ça, et que toute cette fausse nouveauté l’appauvrit, nous rend
serviles. Qu’on ne comprend plus rien aux choses quand on met des
croix dans des cases. Parce qu’on n’est plus au contact, des
choses et des gens. Et que c’est ça ce métier d’abord.
 »

Carmen
a démissionné. Madeleine Esther aussi. Elle a brassé tous les
éléments de son vécu hospitalier pour en faire une pièce de
théâtre, celle dont je vous ai lu quelques extraits. Madeleine
n’est pas Carmen même si elle lui ressemble par certains côtés.
Elle est tout autant Sigunga que Dorothée, M. Fuentes ou la cadre.L’histoire
de M. Fuentes constitue un fil rouge mais le quotidien hospitalier
n’est pas oublié. Nous nous sommes reconnus dans son évocation.

Une
pièce à jouer

La
lecture de la pièce a pris une heure et quart. Il faut préciser que
Madeleine, à la différence de Carmen, est aussi comédienne et
metteur en scène. Transposition ? Sublimation ? Chacun
tranchera après avoir vu ou lu la pièce. Il lui importait que cette
histoire ne reste pas dans les méandres de l’institution. Aussi
vite oubliée que M. Fuentes. Madeleine a joué tous les personnages
alternativement. Je me suis contenté d’en lire les didascalies.
Ainsi que je l’ai dit, en introduction, une partie d’entre nous
n’a pas supporté la démission de Carmen. Un débat assez nourri a
opposé les uns et les autres. Très vite, est apparue l’idée que
nous pourrions la représenter en février 2017 lors de la journée
que nous organisons une fois par an à Montperrin.

Anne-Laure,
l’éducatrice, a immédiatement souhaité jouer Mélissa
l’aide-soignante. Jacqueline, un cadre à la retraite, s’est
rapidement reconnue dans le personnage de Carmen. Olivier, le
cadre-supérieur, a tenu à incarner Laurent l’homme de ménage.
Claire joua le rôle de Dorothée, l’infirmière confrontée à
l’inceste. Le rôle le plus difficile à attribuer fut celui de
Nathalie, la cadre. Vannina, jeune cadre qui venait d’être nommée,
ne se reconnaissait pas dans cette administrative qui obéit aux
injonctions le petit doigt sur la couture du pantalon. Elle ne
voulait pas non plus qu’un non-cadre joue ce rôle par crainte de
la caricature. Elle a donc relevé le défi et apporté une certaine
complexité au personnage. En dehors d’Olivier, aucun d’entre
nous n’avait d’expérience du théâtre. Madeleine ne souhaitant
pas mettre en scène la pièce, il fallut donc trouver quelqu’un
pour la mise en espace et la direction d’acteur. J’assumais cette
position. Aidé lors d’une séance par Françoise Guiol, une
comédienne art-thérapeute.

Les
collègues ne voulaient pas une simple lecture mais souhaitaient
incarner ces personnages, leur donner corps. Il fallut donc répéter.
Collectivement. Comme nous habitons dans tous les coins de la région
PACA, Jacqueline habitant même à Sète, il fallut faire coïncider
les agendas de neuf personnes, ce qui fut tout sauf simple. Seule la
dernière répétition rassembla toute la troupe. Chacun eut ainsi à
jouer plusieurs rôles le temps d’une répétition. Cette
contrainte permit à chacun de connaître les différents
personnages, leur logique, ce qui les mettait en mouvement et
contribua finalement à enrichir le jeu. N’ayant pas de lieu de
réunion, en dehors de la formation continue à Montperrin,
inaccessible en journée, nous nous retrouvâmes chez les uns et les
autres pour répéter. Naquit ainsi une convivialité jusqu’ici
inconnue au sein de ce collectif clairement centré sur la clinique
et peu sur les relations interpersonnelles. Reçus par les collègues
chez eux, nous fîmes connaissance de leur cadre de vie, des
conjoints, des enfants, présents le soir ou le dimanche. La cohésion
du groupe en fut renforcée. Nous pûmes ainsi plus facilement porter
un regard critique sur les façons de jouer et nous caler les uns aux
autres selon les répliques que nous devions échanger. Nathalie
doit-elle regarder Laurent quand elle répond à ses objections ?
Quel langage corporel doit-elle adopter ? De quelle position
Carmen doit-elle proférer ses envolées lyriques ? Où placer
Dorothée et Carmen lors de la scène initiale ? Les comédiens
ont accepté de se faire objet du metteur en scène mais sans perdre
leur esprit critique. Ainsi Olivier répond-il à ma proposition de
tourner autour de Nathalie chaque fois qu’il lui oppose un
argument : « Je
le sens pas. Je ne peux pas lui tourner autour. Je trouve que ça
ralentit la scène. Je peux suivre le rythme du balayage comme si
c’était le balai qui me donnait à penser mais lui tourner autour,
non.
 »
Nous avons joué la scène des deux façons puis gardé la
proposition d’Olivier. Au-delà de la pièce, chacun a ainsi pu se
décaler de sa façon de jouer son rôle de soignant. Réfléchir
autrement sa façon d’être présent à l’autre.

L’amphithéâtre
où nous devions jouer la pièce n’étant disponible que la veille
de la représentation, nous dûmes improviser les décors et notre
déplacement à l’intérieur de ce décor. Tout comme les jeux de
lumière. Chacun ramena une blouse blanche, des dossiers et les
éléments du décor de son lieu de soin. Certains artifices de mise
en scène ne trouvèrent solution que ce soir-là. Ainsi Carmen
fit-elle sa dernière longue déclaration hors scène, en descendant
les marches de l’amphi en semblant s’adresser à chacun.

Nous
jouâmes donc la pièce le 3 février 2017 devant plus de 230
personnes et Madeleine Esther. Dire que nous fûmes au top serait
exagéré. Nous n’avions pu tester les micros, nous dûmes le faire
au cours de la représentation. Certains connaissaient par cœur leur
texte, d’autres non. Il fallut improviser jusqu’à la fin pour
gommer les quelques approximations. A l’arrivée ce fut un succès.
Les collègues qui commençaient habituellement à partir dès 15h30
pour rentrer chez eux, restèrent bien au-delà de 17 heures. Le
débat entre les comédiens et les spectateurs fut très riche.
Madeleine expliqua le contexte d’écriture de la pièce. Chacun se
sentit touché parce ce qui s’y racontait avait des prolongements
avec leur vécu de soignants. Les patients passent de plus en plus
souvent après les considérations économiques. L’hôpital
apparaît de moins en moins comme un lieu de soin. Ils donnèrent
quelques exemples. On peut dire qu’elle opéra comme une catharsis.
Madeleine nous expliqua qu’elle avait longuement hésité quant à
la pièce. Qui devait la jouer ? Des comédiens professionnels
ou des soignants ? Les deux possibilités furent envisagées. Elle
fit le constat que des soignants n’avaient pas besoin de jouer des
situations qui leur étaient familières. Bien sûr, n’étant pas
comédiens, ils pouvaient pécher ici ou là dans leur jeu, se
dépêcher d’expulser leur tirade sans regarder le collègue,
connaître des baisses d’intensité dans le rythme à impulser à
la pièce mais globalement ils jouaient juste parce que leur corps
savait comment se positionner, ce que des comédiens professionnels
n’auraient pu qu’ignorer.

Nous
n’avons jamais rejoué la pièce mais ne désespérons pas de le
faire. Des contacts sont pris, nous verrons.

Cette
mise en danger assumée, ce péril partagé renforça notre collectif
qui traversa quelques soubresauts en septembre. Le lien éprouvé à
cette occasion nous permit de faire face à une tentative de clivage
émanant d’un autre collectif qui nous était lié. Mais ça c’est
une autre histoire.

J’étais
en train de réfléchir à cette présentation quand ce mercredi, je
me rendis dans un des services où j’interviens comme superviseur
d’équipe. Les collègues me racontèrent une situation très
proche de celle de M. Fuentes. Wlad, un patient d’origine balte,
sans papier, après un traumatisme crânien qui le laisse aphasique
est diagnostiqué schizophrène par un urgentiste débordé. Il est
donc livré à la psychiatrie qui doit s’en occuper. Le problème
est qu’il ne souffre pas de trouble psychiatrique mais uniquement
de troubles neurologiques et des conséquences somatiques de
l’accident de la circulation qui l’a laissé à demi-mort sur la
route. L’équipe s’en occupe du mieux qu’elle peut. Grabataire
à son arrivée, il a recouvré la marche, il tient sa place dans la
vie de l’unité. Les soignants ont retrouvé trace de sa famille en
Estonie. Un contact a été rétabli mais aussitôt interrompu. Wlad
est considéré comme mort dans son pays. Sa femme s’est remariée
et a eu deux enfants de ce deuxième mariage. La situation devient
insoluble. Cela fait cinq ans qu’il est hospitalisé. Son état
somatique se dégrade de plus en plus malgré une volonté de fer. Il
doit être régulièrement hospitalisé à l’hôpital général
pour différentes opérations. Il court un sérieux risque de
tétraplégie. Les équipes de M.C.O. tendent à le délaisser. C’est
un « psy » n’est-ce pas ? Il rentre parfois sans
avoir eu sa consultation. L’équipe est inquiète. L’hôpital où
ils exercent subit une énième restructuration. Du médecin aux ASH,
en passant par la psychologue, le cadre, les infirmières et les
aides-soignantes, tous craignent de ne plus pouvoir être
suffisamment nombreux pour continuer à proposer les soins de nursing
que l’état de Wlad exige. Ils aimeraient qu’un service de soins
somatiques prenne le relais. Ils ne peuvent quand même pas
l’abandonner à la porte d’un service d’urgence ou dans la
forêt. Que faire ? Je leur ai raconté l’histoire de M.
Fuentes.

Pour
conclure

Pas
de happy-end, ni de miracle. Nos lendemains ne chantent pas. Juste la
grise et froide réalité des normes qui broient ce que nous avons de
meilleur en nous. Et notre capacité à résister collectivement.

« Je
m’appelle Carmen Torrès.
[…]
Cet
après-midi j’ai donné ma démission.

Il
le fallait.

[…] J’avais
l’impression de devenir complice d’actes que je réprouvais en
moi-même. Je perdais l’estime envers mes collègues, la confiance
envers les médecins. Je ne savais plus de quoi était fait ce
métier. Soigner la folie, c’est complexe. Dans cette affaire, il
faut de la délicatesse, de la patience, laisser le temps agir. Y
revenir. Etre précis dans les actions et les discours. On ne peut
pas être seul pour faire ça, il faut toute une équipe et aussi une
pensée de ce qui se fait.
 »

Dominique
Friard, I.S.P., Superviseur d’équipes.

1
ESTHER (M), J’ai
retrouvé mon grand-père dans un hôpital psychiatrique
,
Editions Digobar, Paris, 2016.

 Le coup de la panne 

Cubells Julie, infirmière, centre hospitalier de Montfavet.

Nous
sommes sur l’autoroute, dans un mini bus de l’hôpital, il fait
chaud, c’est l’été. Nous revenons de la sortie thérapeutique
la plus importante de l’année, soit 4 patientes pour 5 soignants,
un mois d’Aout…c’est un exploit ! De plus, cette sortie
sort du rang, il s’agit d’une sortie dans un parc d’attraction,
rien de culturel ! Juste de quoi s’amuser, bon… On avait
aussi quelques arguments cliniques pour la justifier. Mais surtout,
c’était de faire quelque chose de différent avec les patientes,
de se faire plaisir, certains diront un retour en enfance, de tester
de nouvelles sensations, de se mettre en mouvement….Et puis, pour
une fois que l’on peut sortir hors des murs….

Dans
le camion sur le chemin du retour, on discute de la journée, de la
bataille d’eau improvisée, du fait que j’ai peur du vide mais
que Marie m’a permis de surpasser un peu cette peur. Marie c’est
la patiente qui a souvent besoin de réassurance dans le pavillon, et
c’est elle qui me rassure, à 10m du sol dans un drôle d’ascenseur
à ciel ouvert, qui me dit : «  tout va bien se passer ».
Nous papotons … Puis il y ce bruit répétitif, les tremblements,
nos regards qui se croisent et notre « Il faut qu’on
s’arrête ! », ce que nous faisons… sur le bord de
l’autoroute ! Il est 17h30.

Je
descends pour évaluer les dégâts, le pneu est littéralement
déchiqueté, forcément à 130 km/h ça ne pardonne pas. J’informe
mes collègues et les patientes par la même occasion. Nous roulons
quelques mètres jusqu’à une « aire de secours », pour
changer la roue ! Mais c’est là, que tout se complique !!!
Nous avons une bombe anti crevaison, une roue de secours, de l’eau,
du chocolat, des biscuits, des clopes, dans
un mini bus de l’hôpital, avec 4 patientes et cinq soignants …
On pourrait se dire « no problem »? Sauf que les 4
patientes sont en soins à la demande d’un représentant de l’état,
que l’ordre de mission est valable jusqu’à 18h, que deux de mes
collègues travaillent de matin le lendemain, que la dernière prise
de traitement était à midi, qu’il n’y a pas de cric pour
changer la roue et qu’il n’y a pas de numéro d’assistance
dépannage sur le camion.

OUPS!!!
Oui, nous aussi nous avons souri de la situation quand nous avons
prévenu nos collègues dans l’unité… un peu moins quand nous
avons eu à faire au cadre de garde… Qui devait nous rappeler…
Bon finalement, nous avons utilisé la borne orange. Pour info, la
durée de vie au bord de l’autoroute est de 15 à 20 minutes pour
un piéton. Alors, nous n’étions pas vraiment piétons, mais je
dois dire que l’idée qu’une patiente puisse s’agiter et partir
sur l’autoroute m’a rapidement traversé l’esprit.

Heureusement,
nos 9 corps sont restés assis derrière la rambarde de sécurité.
Casquette sur la tête pour les patientes, eau, chocolat, clopes en
illimité, blague sur cette fin de journée quelques peu mouvementée
et des sourires parfois crispés parce que je sais que si ça
dégénère, ce sera catastrophique. Inutile de le dire à mes
collègues nos regards en disent long… 45 minutes plus tard…
arrive le dépanneur qui lui a un cric, il change la roue puis il
nous demande de régler la facture ou bien de lui donner un numéro
de dossier pour prendre en charge le dépannage. Et bien sûr, nous
n’avons aucun des deux… Alors, énième tour de manège de la
journée, mais cette fois sur la dépanneuse. Car faute de paiement
le dépanneur nous accompagne jusqu’ à son garage en attendant que
quelqu‘un veuille bien nous donner un numéro d‘assistance…

Très
Honnêtement, je suis en colère et angoissée par l’idée que si
je m’énerve franchement, cela va forcément se répercuter sur
les patientes. D’ailleurs, elles n’ont pas l’air stressé,
elles sourient de la situation.

Ironie
du sort, j’ai travaillé dans un atelier de carrosserie, dans une
autre vie. Je fais appel à mon réseau personnel pour trouver le
numéro de l’assistance. J’apprends que l’hôpital a une
assistance médiatique alors je me permets un peu d’humour noir
avec mon interlocuteur… du genre « restez en ligne si une
patiente traverse l’autoroute on risque d’avoir besoin de
vous!!! »

Puis
finalement, après une heure de coups de téléphone intensifs, nous
avons fait le numéro de mondial assistance, qui avec le numéro
d’immatriculation du mini bus, nous a confirmé qu’il était
notre « assisteur ». Grace à une rapide explication de
la situation et un échange avec le dépanneur, nous avons pu
repartir et raccompagner les patientes dans l’unité.

Il
est alors 20h30, nous installons les 4 patientes pour le repas avec
les collègues d’après-midi en poste dans l’unité. Et elles
sourient, elles nous remercient, nous disant que c’était une super
journée, qu’elles ne changeraient rien et que « heureusement
que nous étions là ».

Alors
bien sûr, dans cette histoire il y a aussi l’inquiétude des
collègues dans l’unité. Le fait qu’eux aussi ils se démènent
pour nous aider, jusqu’à appeler le directeur d’astreinte pour
que quelqu’un nous viennent en aide. Parce que les solutions
apportées étaient complètement inadaptées. On nous a proposé
qu’une ambulance viennent nous chercher mais en Véhicule Léger
soit 4 places.

Alors
petit calcul : deux soignants pour une patiente, soit 4
allers-retours. Mais franchement, ça personne n’y a pensé. Parce
que finalement, on l’a eu notre numéro d’assistance.

Avant
de rentrer chez nous, on a eu besoin de déposer ça, dans les murs,
de ne pas le ramener chez nous… Avec ma collègue on s’arrête
pour discuter avec le cadre de permanence, pour débriefer… Et il
se trouve, que lui aussi à des choses à nous dire… Il fallait
attendre, lui laisser le temps de trouver le numéro et puis il y
avait d’autres choses à gérer (une autre panne, décidément …)
et l’arrivée d’un détenu sur l’hôpital… on finit par lui
dire que les minutes assis derrière son bureau ne sont pas
comparables à celles passées au bord de l’autoroute et que l’on
voit bien que notre présence l’exaspère. Il finira par nous dire
que l’on parlera de ça demain avec notre cadre, qu’il a fait ce
qu’il fallait ! Fin de la discussion… Deuxième fois de la
journée que je me retrouve assise par terre, cette fois sur le
trottoir devant le bureau de la PCI avec ma collègue, une clope au
bec (je commence à comprendre pourquoi les patientes fument
autant…), anesthésiée, fatiguée, brulée par le soleil… A nous
dire, que nous ne sommes que des matricules que l’on considère
comme de la merde… Mais petite satisfaction, nous avons géré la
situation et les patientes vont bien !

Les
patientes d’ailleurs…elles parfois si bruyantes, agitées,
éclatées, délirantes, c’est elles qui nous disaient: ça va
aller, vous voulez boire? Fumez une clope ça va vous détendre…elles
assises derrière la barrière, qui sourient de la situation, non
sans une certaine inquiétude. Mais, pas sûr que l’inquiétude que
nous avons perçue soit la leur. Elles ont gardé, toutes, un
excellent souvenir de cette journée, de nos péripéties, aucune
angoisse, le lendemain elles en rigolent avec nous, nous sommes unis
par le fait d’avoir vécu cette aventure.

Mais
il y a tout de même quelque chose d’inacceptable, du moins du
point de vue des soignants ! Faire une fiche d’événement
indésirable ? Pourquoi ? Quand nous avons voulu dire, nous
avons eu le sentiment de perdre notre temps, de ne pas être entendu?
Alors quoi en dire ? Crier, chercher des fautifs, des
responsables à la situation… la tentation est forte.

Michela
Marzano écrit: « l’homme
aussi crie. Non seulement lorsqu’il naît et qu’il marque son
apparition hors du corps de la mère par un cri dont il n’a pas
conscience; non seulement lorsqu’il est un bébé et qu’il hurle
pour exprimer ses besoins et ses désirs, ses plaisirs et ses
détresses; mais aussi à chaque fois que la parole lui fait défaut,
que les émotions le dépassent, que le langage lui montre ses
failles et ses limites. On peut crier pour appeler quelqu’un au
secours. On peut hurler de joie ou de douleur. On peut crier comme un
fou ou comme un damné. On peut crier parcequ’on à tort et qu’on
veut couvrir la voix des autres. Mais on peut aussi crier parcequ’on
n’est pas écouté et qu’on n’a pas d’autres moyens pour
manifester son désespoir et pour se faire entendre; on peut crier
après quelqu’un; on peut crier à l’oppression, au scandale; à
l’injustice.
»1

Un
de mes collègues, a propos de mon intervention m’a dit :
« Par quel bout souhaites-tu prendre cette situation ? Dire que
certains cadres sont des incompétents, que tout le monde le sait et
que personne ne fait rien ? Non, non, non, pas de raccourci.
Cette remarque a eu le mérite de me remettre en mouvement. Au lieu
de rester bloquée sur ce qui n’a pas était fait, plutôt se poser
la question de savoir qu’est ce qui a fait que la situation
n’a pas dégénéré ? Ce ne sont pas les murs, cette fois,
qui ont été contenants (expression que j’entends souvent dans mon
unité), c’est nous l’équipe. Pendant, que certains gèrent les
coups de téléphone, d’autres collègues sont auprès des
patientes, ils expliquent, rassurent, donnent du sens à ce qui se
passe, ils sont attentifs, ils observent… Nous faisons corps,
tous …

De
plus, « C’est
dans et par son corps qu’on s’inscrit dans le monde et qu’on
rencontre autrui
. »2
dit
Michela Marzano.

Ce
jour-là, ce fut une deuxième rencontre avec les patientes, parce
que finalement nous les voyons rarement en dehors des murs de
l’unité. Accompagner vers l’extérieur ce n’est pas la
priorité au quotidien. On travaille l’auto ou l’hétéro
agressivité, les troubles du comportement, on accueille des
patientes extrêmement délirantes et résistantes aux traitements,
on nous considère souvent comme le dernier recours… et oui,
bienvenue aux UMD. Mais ce jour-là, la violence ne venait pas des
patientes. A quel moment l’institution se met à fonctionner en
miroir avec les patients ? Eclatés, morcelés, persécutés,
avec des idées mégalo ? Ce jour-là, c’est Marie qui
rassure, c’est Iris qui d’habitude se croit issue d’une riche
famille qui se demande comment on va faire pour rentrer à l’hôpital,
C’est Elizabeth souvent dans la démonstration dans l’unité qui
reste discrète et c’est Sabine qui n’est pas sortie de hôpital
depuis 10ans, orientée dans notre unité suite à une recrudescence
d’hétéro-agressivité après la fausse couche de ses jumeaux qui
sourit.

Alors,
plusieurs options, se dire que cette histoire n’est qu’une suite
de malencontreux événements, se dire qu’en effet au lieu de
pondre un protocole sur le lavage des mains on auraient pu faire un
protocole sur quoi faire et qui appeler en cas de panne ou de
problème avec un véhicule de l’hôpital. Se dire qu’en effet, à
tous les niveaux institutionnel nous sommes parfois soumis à des
ordres contradictoires et que écrire, laisser une trace de
l’histoire, un petit aperçu de ce qui s’est passé, l’écrit
du cri du corps, permet parfois d’en tirer quelques expériences.
Notamment vérifier qu’il y a un cric quand on part avec un
véhicule de mutualisation. Mais se dire aussi que c’est souvent
dans l’imprévu que l’être humain fait appel à des ressources
insoupçonnées ou oubliées et qu’il y a toujours quelque chose à
apprendre et bien souvent à partager !

Alors,
à tous les patients, patientes, infirmiers, les ide, les isp, les
nouvelles promos ou les anciennes, à tous les paramédicaux psychos,
educ, assistante sociale, ergothérapeute, art thérapeute, à tous
les somat, psychiatres, internes, a tous les cadres, cadres sup, aux
secrétaires, aux ash, aux directeurs, aux administratifs,
psychomotriciens… A nous qui faisons partie du corps de
l’institution. Bienvenue à SERPSY…et à vos stylos !!!

1
MARZANO
(M), La
philosophie du corps,
PUF,
Que sais-je ?, chapitre 3.

2
Ibid., p. 2

Conclusion de la journée

Anne
Baqué

Je
remercie tous les intervenants qui ont permis de faire vivre cette
journée très riche en échanges et en questionnements quant à la
façon dont le corps entre en jeu dans la relation soignante.

Un
petit mot sur la pièce tout d’abord. Elle fait état d’un
profond malaise dans le fonctionnement de l’équipe, m’évoquant
un corps figé, contraint, sans pensée, appliquant les ordres comme
celui de M. Fuentes, ce patient psychotique, cet étranger, ce
voyageur aux allures christiques dont le vécu reste sourd. On
pourrait ainsi considérer que ce qui est vécu par ce patient et qui
ne peut être pensé, vient à se rejouer au sein de l’équipe.

En
effet, chaque personnage semble isolé, parle sans se sentir écouté,
comme dans un fonctionnement clivé. Les relations entre soignants,
cadre et médecin s’établissent dans un rapport de force et
d’agressivité, tout comme la relation entre le corps du patient et
l’institution.

Dès
son arrivée, ce corps apparait dans une immobilité forcée, dans un
rapport de soumission. Contraint d’entrer dans l’institution, il
est ensuite contraint d’en sortir, comme vomi par elle, vécu comme
un parasite dont on chercherait à se débarrasser.

Cette
violence perçue, faite au corps du patient, est-elle une répétition
de la façon dont il s’est senti accueilli dans ce monde ? Mis
de force à l’intérieur d’un corps maternel puis éjecté de ce
corps comme un déchet, un parasite ? L’institution
joue-t-elle ici le rôle d’une toute puissance maternelle? La pièce
vient mettre en scène un vécu de l’ordre de l’insupportable.

Le
vécu du patient entre par ailleurs en résonnance avec celui de
Carmen, où plutôt avec les traces qui lui ont été transmises du
vécu de persécution de son grand père. Il s’agit d’une trace
corporelle où face à l’insupportable, l’engagement du corps
s’inscrit dans une révolte et un exil : le déplacement du
corps hors de sa patrie. Par ce rapprochement d’expérience entre
Carmen et M. Fuentes, le voyage de ce dernier n’apparait pas tant
pathologique que, dans la ligne de l’approche phénoménologique de
J.M. Henry, comme un mouvement vital, une tentative thérapeutique de
trouver une issue, une émancipation face à un mode de
fonctionnement où l’être est réduit à un corps soumis,
exécutant des ordres.

Tout
l’intérêt d’écrire, de mettre en scène et de faire jouer
cette pièce par des soignants, est de pouvoir retrouver un jeu, une
circulation entre les différentes positions prises par les membres
de l’équipe, de s’en approcher, d’explorer tour à tour les
positions de celui qui ordonne, celui qui se tait, qui rationalise,
se cache, se révolte, afin de faire se parler les différentes
parties de soi jusqu’alors isolées les unes des autres. Faire de
ce qui est vécu comme insupportable une œuvre, une création, c’est
aussi relancer et maintenir notre capacité à rester soignants.

On
pourrait aussi rêver d’autres fins à ce scénario compte tenu de
tout ce qui a été apporté durant cette journée. Imaginons que ce
patient aurait pu venir exprimer son vécu au sein d’une médiation
corporelle, comme la psychomotricité, la relaxation, la danse ou la
peinture, où il aurait pu se déplacer, se mouvoir, d’un espace à
l’autre en dehors d’un rapport contraint, et ainsi peut être
réécrire l’histoire autrement.

Le
soin auprès de patients psychotiques met l’accent sur l’importance
d’une clinique qui s’enracine dans le vécu corporel, car au-delà
du langage verbal, il y a surtout ce qui ne peut se dire avec des
mots, ce qui est vécu par le corps du patient et ce que cela nous
fait vivre, comme souvent, un mouvement intérieur qui s’arrête ou
se désorganise, une pensée qui se fige ou qui perd le fil.

Les
ateliers d’ergothérapie, de psychomotricité, et d’art thérapie,
comme la peinture et la danse qui ont été présentés aujourd’hui,
partent justement des ressentis intérieurs et de leur mise en
mouvement. On peut dire alors « Au
commencement était le geste
 »,
qui est un cri du corps, une expression de soi aux autres qui attend
d’être reçue, soutenue par un regard, une présence. Le mouvement
peut alors se répéter, se prolonger, se déplier et construire une
forme, laisser une trace d’une « empreinte effacée »
(V. Defiolles).

Ces
différentes interventions font ressortir à mon sens quatre points
essentiels dans la relation thérapeutique.

1
Le travail sur le schéma corporel et l’image du corps

2
La recherche sur la justesse et l’authenticité des ressentis et
des mouvements

3
L’importance de la proximité des corps

4
L’engagement et l’accordage soignant-soigné

Je
les reprends donc ici.

1.
L’image
du corps

dans la psychose prend différentes formes : se vider, se
morceler, tomber sans fin, se sentir intrusé, violé, piqué,
transpercé, ne plus habiter son corps, se sentir jeté hors de lui,
avoir un corps tout puissant ou au contraire, pourri. Toutes ces
formules sont déjà des représentations qui font référence à une
limite corporelle poreuse, instable, floue, effractée qui se vit
comme une confusion entre ce qui vient de l’intérieur et de
l’extérieur. C’est comme si une coupure entre soi et l’autre
ne pouvait s’inscrire, une coupure qui permettrait de nous mettre
en rapport, d’éviter la confusion.

Si
les concepts d’image du corps et de schéma corporel ne se
recouvrent pas, ils ne vont pas sans interagir. L’image du corps se
construit avec le vécu et les expériences du sujet. Elle est donc
en perpétuel remaniement avec un travail sur le schéma corporel,
sur notre proprioception, c’est-à-dire notre capacité à
percevoir notre corps dans l’espace.

Les
médiations corporelles exercent notre capacité à nous sentir
habiter notre corps comme un lieu à être.

Il
est intéressant d’entendre les patients en parler eux-mêmes dans
l’intervention de Sabrina Bouttier. Ils utilisent des termes fondés
sur le registre des sensations (sentir, être), où le rapport au
temps est celui du présent : « J’étais
fatiguée, maintenant je suis en forme 
»,
dit l’une des patientes ; cela témoigne qu’une présence à
soi et au monde se construit et trouve une forme dans l’ici et
maintenant.

2.
Le second point que je souligne est l’importance de la
justesse et de l’authenticité
.

Ces
ateliers proposent de laisser venir le mouvement, de se laisser
surprendre par lui, « de
danser ce qui nous traverse
 »,
disait Shanti Rouvier,  et « de
laisser advenir un mouvement qui laisse une trace sur un tableau
 »
dans la performance de Virginie Giraud et Valérie Leroux.

On
ne cherche pas à faire beau, mais à suivre ce que l’on ressent
comme juste. On cherche à relier nos émotions à nos gestes et
postures. Le beau nait de cette authenticité et non de la recherche
du beau en tant qu’objet.

Cette
idée est fondamentale à mon sens ; c’est une invitation à
la justesse, à l’authenticité du vécu. C’est précisément ce
qui vient nous toucher dans toute création artistique comme dans la
relation thérapeutique, où tout jugement de bien ou mal, de normal
ou de pathologique, s’écarte face à une forme de vérité de
l’être. L’enchaînement des mouvements et postures du corps
comme lieu de nos traces inconscientes peut alors venir se raconter,
se déplier et transformer un vécu corporel. La création d’une
œuvre, en effet, n’est pas seulement un retour au même, une
expression de soi, mais aussi une quête à être qui n’est pas là
d’avance, qui vient se construire dans la rencontre avec le
thérapeute, avec le groupe.

Si
au commencement est le dire des corps, les mots peuvent venir ensuite
selon la temporalité et la personnalité de chacun. Ces discours,
alors enracinés dans le corporel, facilitent un travail de cohérence
entre le vécu et la pensée.

Ce
qui est le plus souvent attendu en thérapie, ce n’est pas la
résolution magique des problématiques ou de venir expliquer ou
interpréter la souffrance, c’est avant tout à mon sens que
l’expression de soi à un autre puisse être perçue, reçue,
reconnue, que ce langage adressé à un autre est une demande
d’amour, comme disait Lacan, qui n’est autre qu’une demande de
reconnaissance de notre être.

Pour
cela, il s’agit de se tenir debout face à l’autre avec
l’intention de rendre intelligible le dire des corps, d’en saisir
ensemble le vécu et le sens émotionnel.

C’est
ce dont témoigne Leila dans son parcours de danse : « 
où les mots sont impuissants, c’est comme une reconnexion qui
s’est produite pendant ces moments où j’acceptais de me montrer
souffrante de l’état d’être.
 »

C’est
aussi ce que propose l’approche phénoménologique qui nous permet
d’essayer de comprendre l’autre en rapprochant nos expériences
sensibles.

L’exemple
est pris du voyage dit « pathologique » dans la
schizophrénie à partir de ce qui s’engage dans tout voyage, à
savoir l’expérience d’un déplacement du corps dans un autre
environnement et celle d’un décentrement subjectif. Le voyage
s’organise comme une rupture avec une quotidienneté où se
dessinent de façon singulière ce à quoi on tente d’échapper, ce
que l’on recherche, ce que l’on tente de découvrir et qui n’est
pas encore là. Le questionnement identitaire est central et exploré
par des vécus à la fois de liberté et de limites. La typologie des
voyageurs schizophrènes montre qu’il s’agit d’un mouvement
vers une issue, une tentative d’émancipation, une volonté de se
soustraire à ce qui est vécu comme aliénant et de venir éprouver
dans les rencontres les frontières de ce que nous sommes.

3.
Ce qui m’amène à ce troisième point qui relie les différentes
interventions : la
proximité
.
La mise en présence des corps est ici une dimension essentielle. Les
médiations corporelles réduisent la distance entre les corps, et
l’on n’a pas peur de s’approcher, de faire fonction de ce que
Freud appelait « être
humain proche
 ».
C’est en effet au contact de l’être humain proche que l’être
humain apprend à se reconnaitre. La construction de notre première
peau, de nos limites corporelles se construit au contact physique de
notre corps avec celui d’un autre, en capacité d’être présent
à nous dans l’ici et maintenant.

Dans
un monde où nos merveilleux outils de communication éloignent
toujours plus les corps les uns des autres et érodent sans doute nos
capacités à nous rendre présents et proches dans l’ici et
maintenant, les approches corporelles permettent de trouver, de
retrouver, de se rapprocher de ce qu’il y a d’humain dans la
relation à l’autre.

4.
Le dernier point que je souhaitais souligner, c’est le travail
d’engagement
et

d’accordage
entre patients et soignants
.

Ce
qui est perçu comme intérieur ou extérieur à soi dépend de la
façon dont on perçoit l’écho, la réponse à un cri. En d’autres
termes, on ne peut s’approprier ce cri que si celui-ci est reçu,
produit un effet chez l’autre et lui est renvoyé sous une forme
métabolisée, qui vient faire trace, une « empreinte
contenante
 »
(selon l’expression de Véronique Defiolles).

Les
êtres sont là, et la question du comment on s’articule les uns
aux autres est bien la plus essentielle dans nos pratiques cliniques.
L’attention se porte non sur un résultat mais sur la façon dont
la forme prend forme. Cela fonctionne un peu comme le « Squiggle »
de Winnicott, c’est-à-dire que l’un amorce un geste, une trace
et l’autre la poursuit et ainsi de suite. C’est un récit qui
donne une forme à la rencontre. Ces co-créations, qu’elles soient
graphiques, dansées, sculptées, parlées, sont une écriture, une
transformation, une façon de passer du cri à l’écrit qui fait
appel à la singularité de chaque rencontre.

« C’est
de l’échange que peut surgir l’inspiration, comme la nécessité
humaine d’apprendre l’un de l’autre
 »,
disait Salomon Resnik en 2001 dans La
relation de compréhension dans la psychose.

C’est
ici que se pose en effet la question de l’engagement du corps du
soignant dans le processus. Que faisons-nous de notre corps face à
celui du patient ?

Ce
positionnement est tout à fait singulier : il est le reflet de
notre façon d’être, de notre parcours, de nos formations, de
notre cadre de référence, de nos expériences, de nos richesses et
de nos points de fragilité. Ce qui nous touche chez l’autre est
une résonnance de notre propre vécu. Etre en capacité de
l’identifier nous ramène aux chemins qui nous ont permis de le
traverser et d’en transmettre alors non pas une solution, mais une
façon de se positionner pour laisser le patient être en capacité
de créer, avec nous, son propre chemin, car comme disait Parménide,
« unique
pourtant reste le dire du chemin qui mène là-bas, devant qu’il
est
 ».

Conclusion

Voici
une journée qui vient redonner de l’élan ! Le soin en
psychiatrie s’ouvre sur le domaine de l’art, sur les
potentialités créatives de chaque être lorsqu’il se met à
l’écoute de ses ressentis, de ses émotions, lorsqu’il se laisse
surprendre par ses mouvements et postures. L’art est une pratique,
celle de tout soignant-artisan, qui à partir des dysfonctionnements
du quotidien sait se laisser surprendre, rire, imaginer, inventer,
créer avec les patients des aventures qui articulent nos désirs.
C’est ainsi que je perçois le récit du « coup de la panne »
de Julie Cubells, qui met en avant l’importance de la créativité
soignante.

La
panne symbolise pour moi une coupure, une limite qui vient mettre en
rapport les singularités des patients et des soignants. Cet
évènement, qui surprend et déclenche le rire, permet la rencontre,
la co-construction d’un récit où chacun est avant tout sujet avant
d’être soigné ou soignant.

C’est
bien souvent dans la surprise, l’adversité, que l’authenticité
de nos désirs vient à se vivre, en marge des sentiers battus et des
protocoles.

Le
rire ensemble, avec l’autre, est souvent présent au sein de nos
pratiques, mais il n’est peut-être pas pris au sérieux quant à
sa puissance thérapeutique. Ce cri si singulier, si humain, si
violent aussi selon Bergson, et aussi sacré (« J’ai
canonisé le rire
 »,
écrivait Nietzsche dans la Naissance de la Tragédie), peut-il venir
faire trace d’une coupure entre soi et l’autre qui rend possible,
un peu comme par magie, une articulation de nos façons d’être au
monde ?

Je
vous propose pour l’année qui vient d’apporter nos témoignages
et réflexions sur la
fonction thérapeutique de la surprise et du rire
,
d’observer et d’être à l’écoute de nos ressources et de
notre potentiel thérapeutique dans la relation soignante.

Je
remercie encore tous les intervenants pour la qualité de leur
travail et tous ceux qui ont participé à l’organisation de cette
septième journée Serpsy Paca. Enfin, je vous remercie tous pour
votre présence et vos échanges qui nourrissent notre engagement
dans le soin en psychiatrie.

Très
bonne soirée à toutes et tous, et à l’année prochaine sous le
signe du rire et de la surprise !

Schizophrenia « A la recherche de la vérité vraie » Vers l’infini et au-delà

Schizophrenia

« A la recherche de la vérité vraie »

Vers l’infini et au-delà

 

« Chers téléspectateurs, bonjour !

Nous sommes le 17 avril 2077, il est 14h32 et nous sommes en direct sur KTBF8 pour une nouvelle émission de votre magazine d’Histoire et d’Investigation : « A la recherche de la Vérité Vraie »

Il va, aujourd’hui, être question de Miloud Tancrède. Qui est Miloud ?

Souvent décrié par la critique, parfois adulé par les masses, Miloud Tancrède s’est avéré être un des mystères de ces 50 dernières années. De nouvelles découvertes viennent faire la lumière sur cet énigmatique personnage. En effet, des archives ont été récemment retrouvées dans les locaux désaffectés d’un centre de réhabilitation anciennement appelé le C.H.S. Montfavet. Plusieurs équipes de chercheurs ont réussi à décrypter les quelques documents encore lisibles et il nous est désormais possible de retracer une partie de la vie de cet illustre citoyen. A ceux, rares je pense, qui ne le connaitraient pas, je rappelle que son parcours hors du commun est intimement lié à la Cité de Schizophrenia. Schizophrenia, ville des mille délires et des projections les plus folles ! Schizophenia est également appelée la Cite des Téléportés, en référence à son unique moyen de communication avec notre bonne vieille planète Terre. C’est une cité, située dans un monde parallèle, découverte par l’homme qui nous rassemble ici, aujourd’hui : Miloud Tancrède ! Célèbre explorateur, il a découvert cette cité par hasard et en est devenu l’Ambassadeur sur Terre, et plus particulièrement à Carpentras. Nous allons retracer pour vous les événements marquants de son histoire.

 

Les Elus

 

Pour commencer, nous allons brièvement revenir sur ce qui fait la particularité et la popularité de Schizophenia. C’est un monde parallèle où ne peuvent se rendre que certaines personnes, que l’on nomme Les Elus. Par un mécanisme de téléportation psychique impénétrable aux profanes, les Elus sont capables de s’extraire de notre réalité pour s’exiler sur une planète qu’ils façonnent selon leurs désirs les plus fous et leurs peurs les plus hallucinantes. C’est une terre tantôt hostile, tantôt protectrice mais qui est propre à chaque Elu. Les Elus se révèlent souvent aux alentours de 17-25 ans et accusent parfois un vécu initiatique incommode voire périlleux. On en sait, encore aujourd’hui, assez peu sur les Elus, il  semble que ce qui ferait d’eux des êtres à part serait leur construction psychique différente, cette différence serait déterminée très tôt, aux alentours d’un an. Les Elus sont dotés de pouvoir qui leur permettent de percevoir, d’entendre ou de voir des choses que le commun des mortels ne peut qu’imaginer.

 

La téléportation

 

Une autre particularité est qu’une fois appelé à Schizophrenia, il est impossible d’en sortir complètement. Les Elus n’ont d’autre choix que d’accepter leur destin. On ne peut pas refuser d’être un Elu. Le premier passage dans cet autre monde peut être lié à un événement marquant ou à l’usage de substances psychoactives telles que le cannabis. Attention chers téléspectateurs ! Le cannabis ne fera pas de vous des Elus ! Ce n’est qu’un vecteur, un accélérateur qui ne fera se téléporter sur Schizophrenia que les Elus.

La téléportation rassemble trois rouages essentiels : la Dissociae qui rompt l’intégrité du corps, la téléportation s’opère alors par évaporation, dilution, sublimation ; le Delirium qui selon différents mécanismes amène l’Elu dans une phase de transe, entraînant visions, perceptions, sensations étranges lui permettant d’entrevoir les portes de la Cité et de communiquer avec elle ; enfin vient l’Autistus qui vient signer la perte de contact avec notre monde et l’envol pour Schizophrenia.

Si le Delirium et la Dissociae sont perçues comme des vertus à Schizophrenia, il n’en a pas toujours été de même ici-bas. Les comportements étranges des Elus étaient souvent incompris et pointés du doigt par nos grands-parents et même par le dictateur-président de l’époque lui-même, un certain Nicolas Sarkozoy, surnommé sans que l’on sache pourquoi l’homme aux talonnettes. Il est bon de rappeler qu’en ces temps troublés et dans la torpeur ambiante, être Elu pouvait vous conduire en prison. Dans la majorité des cas, les Elus étaient régulièrement envoyés dans des Centres de Réhabilitation, où régnait la Loi des Blouses Blanches et des Molécules ; les mécanismes de téléportation étaient combattus à grand renfort d’injection et de contention. Mais tous ces excès se produisaient bien avant que l’on reconnaisse le caractère extraordinaire de Schizophrenia. 

 

Premières téléportations

 

A la lumière des récentes découvertes, je vais maintenant vous parler plus précisément du premier Elu, l’explorateur, l’Ambassadeur en chef, le célébrissime Miloud Tancrède.

Miloud est né en 1985 dans la région du Rif au Nord-Ouest du Maroc, toute proche de l’enclave de Mellila. Ses deux parents sont marocains, mais on ne trouve aucune trace de son père dans les écrits. Certains disent qu’il se nommerait Mohamed Forclos, mais nul n’en est sûr. C’est une première zone d’ombre de l’histoire de notre héros.

Miloud est le 3ème d’une fratrie de 4 enfants. Il a un grand frère, une grande sœur qui vivait à Paris et une petite sœur. Il semble avoir vécu une enfance sans histoire même si aujourd’hui sa famille s’accorde à dire qu’il était malgré tout un enfant spécial. Adolescent, il suit des études d’électricien en région parisienne, métier qu’il exercera pendant deux ans.

C’est aux alentours de 18 ans qu’il découvre le pouvoir du cannabis et qu’il effectue son premier voyage à Schizophrenia. Comme beaucoup d’Elus fraichement téléportés, il ne garde que peu de souvenirs de ce premier contact. Il disparaît ensuite deux ans des écrans radar et entame une carrière de délinquant et de négociant en hakik. En 2009, Miloud désire par-dessus tout retourner dans la cité des Téléportés. Dans ce but, il augmente de façon considérable sa consommation de cannabis. Il se sent en danger, il est incompris par  son entourage, son comportement change, il devient bizarre, il tient des propos incompréhensibles, il est parfois violent et souvent agressif avec sa famille qui ne le reconnaît plus. Et là, c’est le drame. En juillet, en pleine canicule, Miloud commet coup sur coup un braquage et un cambriolage. Il est arrêté, condamné pour vol avec violence et incarcéré  pendant deux ans. Cet épisode très difficile à vivre pour Miloud Tancrède reste sombre dans sa mémoire. Le rapport aux gardiens et à la loi carcérale est difficile et se fait souvent dans la violence. Ces deux années d’incarcération seront tellement insupportables qu’il tente d’abréger ses souffrances en se tranchant les veines. Il est transféré à Montfavet. Lors de ses passages au Centre de Réhabilitation, il tente de s’échapper vers Schizophrenia à plusieurs reprises mais il est toujours rattrapé. Les conditions de détention au Centre de Réhabilitation sont plus rudes qu’au pénitencier. Lorsque l’on songe à notre système pénal actuel qui prône l’accompagnement et l’encouragement dans une démarche d’adaptation de tout un chacun à la réalité commune, on ne peut que frémir rétrospectivement. Certains scientifiques s’accordent à dire que Miloud fut la victime de ces temps révolus où l’on emprisonnait les Elus et les hommes en général, en sachant pertinemment que l’univers carcéral serait plus délétère qu’autre chose. Autre temps, autres mœurs. …

A sa sortie de détention, il retourne vivre chez sa mère, mais le quotidien n’est pas facile. La différenciation entre Schizophrenia et la Terre se fait de plus en plus difficilement et Miloud semble être perpétuellement happé par la cité des Téléportés. Sa réalité entre régulièrement en conflit avec celle de sa famille. Le fossé se creuse. Pendant deux ans, il apprend à  connaître Schizophrenia tout en cherchant à propager la nouvelle de sa découverte.

Cette nouvelle est très mal reçue par sa famille qui dit ne plus le comprendre et vivre un véritable enfer. C’était malheureusement souvent le cas pour les familles ayant un enfant Elu. Il y avait beaucoup d’incompréhension. Leur enfant ne serait plus jamais le même. Le deuil était difficile à  faire. Miloud est alors reconduit au Centre de Réhabilitation de Montfavet car il n’est plus adapté à la vie sur Terre. Il pense même être un chien et en adopte le comportement. Il marche à quatre pattes, aboie et renifle les serrures. Il est alors persuadé que sa mère n’est pas sa mère, qu’il est le fils d’une chienne et que sa mère n’a fait que le recueillir. Il se montre également agressif, veut sortir, s’échapper. Il ne comprend pas ce qu’il fait enfermé, alors qu’il est un Elu. Pour le contenir les Blouses Blanches l’enferment dans une chambre de réhabilitation intensive. Il y séjournera 18 fois durant sa vie.

Il faut rappeler que nous sommes aujourd’hui en 2077. Les choses ont beaucoup évolué depuis ces temps  héroïques où Miloud était enfermé. Les Elus ne sont plus considérés comme des malades mais comme des Ambassadeurs, les seuls en capacité de communiquer avec l’Autre Monde. Les choses étaient bien différentes dans les années 2000, la Téléportation se devait d’être corrigée, réhabilitée.

Bref, je divague. Revenons à nos moutons.

 

De plus en plus étrange

 

En 2012, Miloud fait de très fréquents allers-retours entre notre monde et la Cité des Téléportés mais maîtrise assez mal les retours dans notre réalité partagée, le Délirium se fait intense. Peu réceptif aux injonctions de ce monde, Miloud s’en remet totalement à ses désirs. Il est incarcéré une nouvelle fois suite à un vol à l’arme blanche. Quand il arrive en détention, il y trouve une quantité importante de cannabis qu’il utilise une nouvelle fois pour tenter de s’évader et rejoindre la Cité des Téléportés quitte à se liquéfier et s’enfuir par la bouche d’évacuation. Miloud agresse un surveillant, ce qui lui vaut un transfert disciplinaire dans la pire des prisons du Sud-Est de l’époque : Les Baumettes. Les détenus y vivaient avec les rats, entassés à six dans des cellules destinées à deux personnes. Ils vivent au milieu des détritus, les plus faibles à la merci des plus forts, les Elus à la merci des plus faibles. Leur déconnexion de la réalité et la distance prise avec leur corps les rend plus que vulnérables. Heureusement, ce lieu de privation de liberté, cette honte de notre passé a depuis longtemps été submergé par la montée des eaux. Un des rares effets bénéfiques du réchauffement climatique…

Après deux ans de détention, Miloud part vivre chez sa sœur aînée. A  ce moment-là, il est toujours en proie au Delirium et à la Dissociae mais les allers-retours avec la Cité des Téléportés se font moins fréquents et de moindre intensité. Courant 2014, il part avec sa mère voir sa famille au Maroc. Ce pays, dont la spécialité est aujourd’hui l’organisation de séjours sur Mars, était à l’époque connu pour sa production de cannabis à  un niveau industriel et international.

Miloud profite donc de son voyage en famille pour s’adonner à l’un de ses petits plaisirs : la fumette. Du coup les  produits locaux lui assurent un voyage en première classe vers Schizophrenia. Cependant, son frère qui est avec lui au Maroc, ne l’entend pas de cette oreille. Hors de question de le laisser s’échapper vers la Cité des Téléportés. Devant ses comportements de plus en plus bizarres, il décide de l’envoyer au cœur du désert du Sahara dans un Centre de Réhabilitation des plus archaïques. La réhabilitation s’y fait à coups de bâton. On n’y considère pas les Elus comme des malades sur le modèle de la réhabilitation françaises mais comme des personnes possédées par des démons ou des démons eux-mêmes, des Djinns. Miloud y passe huit mois puis parvient à s’en échapper. Son frère le rattrape et l’attache à une chaise dans une maison familiale. Miloud poignarde son frère à sept reprises afin de s’échapper. On n’entendra plus jamais parler du frère qui a survécu à ses blessures.

A son retour en France en 2015, sa famille décrit des comportements étranges. Miloud parle aux arbres, découpe des billets de banque, s’habille de manière étrange, ne se déplace qu’en courant et dort la lumière allumée car il a peur qu’on l’enlève. Alors qu’il erre dans la rue, ivre, il est amené une nouvelle fois au Centre de Réhabilitation de Montfavet par une patrouille de Chemises Bleues, les féroces Gardiens de l’Ordre Public. Un jour, Miloud m’a confié qu’à l’époque il vivait dans un quartier dit sensible, il y était très mal vu d’être accompagné à l’hôpital par des Blouses Blanches. Cela aurait signifié qu’il était fou. Etre accompagné par des Chemises Bleues était socialement plus acceptable.

 

La révélation

 

Aux alentours de trente ans, afin de prendre son indépendance, et pour pouvoir se rendre plus facilement à la Cité des Téléportés, Miloud décide de quitter le domicile familial et de vivre seul dans son appartement. Il y parvient en moins d’un an.

Il vit tant bien que mal, seul, dans son appartement. Une de ses sœurs qui habite non loin de là, garde un œil sur ses agissements. Miloud fait toujours de fréquents allers-retours entre Schizophrenia et la Terre, le Centre de Réhabilitation et son appartement. Les années suivantes sont marquées par ses va-et-vient entre ces deux mondes. Sur le chemin, il rencontre l’amour en la personne de Catherine, elle aussi voyageuse. Ils partagent une même passion pour Super-Picsou et Dragon Ball Z. Toute sa vie, Miloud restera très discret quant à la nature de leur relation.

Ce n’est qu’en 2032 qu’il prouve au monde entier que la Cité des Téléportés existe bel et bien. Il invente la fusion rotative, une nouvelle technologie. Grâce à ses connaissances en électricité, Miloud parvient à stabiliser la liaison entre Schizophrenia et notre Terre. Il démontre ainsi qu’il  n’existe pas qu’une réalité subjective mais bien plusieurs réalités parallèles. Notre société entra alors dans une phase de réhabilitation et de reconnaissance vis-à-vis des Elus qui cessèrent alors d’être stigmatisés. En remerciement Miloud Tancrède fut nommé Ambassadeuur de Schizophrenia, poste qu’il occupe encore aujourd’hui.

 

Voilà, notre émission touche à sa fin. Dans notre prochain numéro nous  vous présenterons le fonctionnement de la Cité des Téléportés, ses usages et ses particularités.

 

Merci de nous  avoir suivi,  et si notre émission vous a plu, n’hésitez pas à laisser un commentaire sur #alarecherchedelaveritevraie.com

 

C’était Charles Cox, en direct de Schizophrenia.

 

A vous la Terre, à vous les studios !!!

 

 

 

 

Paul Fléchaire, IDE, Montfavet

   

 

 

 

 

L’opération « anneau »

L’opération « anneau »

 

« Bonjour M. Dominique, j’ai perdu quinze kilos depuis mon opération. Je vous remercie pour votre écoute et votre présence. » C’est par ces deux phrases que les soins que je proposais à Ovsanna Papazian s’achevèrent. Nous échangeâmes évidemment quelques mots de plus, histoire d’habiller cette fin de prise en charge et la liberté retrouvée qu’elle signifiait. Ils furent malhabiles, tâtonnants mais prononcés en français. Pour la première fois, nous nous retrouvions autour d’une langue qui commençait à être commune. Bien sûr, Ovsanna avait préparé sa « petite surprise ». Elle avait mobilisé une amie pour être certaine qu’il n’y ait aucune faute de français, elle avait répété la phrase de telle sorte que toute trace d’accent en soit absente. Elle est comme ça, Ovsanna. Bien sûr, de mon côté, j’ai fait en sorte de parler lentement, d’articuler, de vérifier qu’Ovsanna m’avait compris. En réalité, il n’y avait pas grand-chose à comprendre : Ovsanna avait enfin les moyens de s’installer dans une nouvelle vie, sans éprouver la nécessité d’avoir recours à un soignant, ni craindre que les fantômes de son passé viennent la hanter.

 

J’ai longuement hésité avant de raconter cette histoire. Au seuil de ma carrière d’infirmier[1], je suis habité par des voix qui cherchent à être entendues, des récits qui se bousculent et insistent pour être partagés avec le plus grand nombre, soignants en exercice ou lecteurs émus ou, intéressés par les profondeurs, parfois abyssales, de l’humain. L’histoire d’Ovsanna, par sa richesse et sa complexité, fait partie de celles qui insistent le plus. Ballottée par la grande histoire, Ovsanna a résisté ; malgré les violences et la douleur, elle est restée vivante. Ballottée, mais pas fracassée. Vivante. Elle m’a donné une belle et grande leçon d’espérance.

J’ai hésité et j’hésite encore.

Chaque rencontre est une invitation au voyage. Il est des voyages courts qui ne nous mènent pas très loin, à peine le tour du pâté de maisons. Parfois, il n’est pas besoin de plus. Le voyageur fait trois petits tours et puis s’en va. Ces quelques pas, parcourus en commun, peuvent s’avérer décisifs. Ils permettent à un égaré de retrouver le chemin de sa vie et de tracer sa route. Notre parcours commun ne fut guère long. Il dura un peu plus d’un an. Il fut remarquable en ceci, qu’il m’obligea à voyager. Je dus explorer l’histoire des pays de l’Est, prendre pied dans les montagnes d’une région inhospitalière, me confronter à une guerre. Il m’obligea à prendre sur moi, à encaisser psychiquement les traumatismes subis par Ovsanna, à les digérer et à les transformer pour ne pas la statufier en victime à la plainte perpétuelle. Je dus me remettre en cause et chercher un chemin de soin, qui nous serve de fil d’Ariane et nous évite de nous perdre dans les méandres du traumatisme psychique. J’étais loin d’être seul : Ovsanna était le chef de cordée, elle était tout autant, le guide que la guidée. Je n’eus, au fond, qu’à la suivre.

J’ai hésité et j’hésite encore. Cette hésitation n’est pas un effet de style, une manière de ralentir le texte, d’aménager le suspens, de préparer le lecteur à une histoire trouée de bruit et de fureur. Les migrants que nous accueillons dans nos lieux de soins, viennent de tragédies, qu’il  nous appartient, ou non, de décrire. Qu’ils viennent de Syrie, du Kosovo ou de je ne sais quelle lieu d’horreurs, ils ont traversé des épreuves que nous serions peut-être incapables d’affronter. Ils ont survécu. Nous ne voyons en eux que des victimes, alors que nous devrions les considérer comme des survivants, des enseignants. Ils savent des ressources psychiques que nous ignorons. Ils ont exploré, malgré eux, les profondeurs de l’âme et ont remonté à la surface des ressources que nous ne soupçonnons pas.

Il est des pays qui n’existent qu’à la télévision. Nous ne voyons de leurs habitants, que les images dramatiques qui nourrissent les journaux télévisés. Ce sont des douleurs théoriques. Les gens qu’elles broient, sont noyés dans la souffrance du monde, dont nous nous repaissons à longueur de repas. Rencontrer les personnes réelles, qui y sont confrontées, est une autre paire de manches. Nous sommes sidérés. Nous ne savons quoi dire et préférerions ne rien entendre. Dois-je ou non me censurer ? Dois-je protéger mes lecteurs des horreurs qui me furent transmises ? Je pense que non. Qu’il s’agisse d’inceste, de viols en série comme en République Démocratique du Congo, de meurtres comme un peu partout dans le monde, le réel nous aspire et nous glace. Si nous voulons être soignants, il vaudrait mieux pouvoir supporter le récit de ceux qui furent emportés par le côté obscur de l’humanité. Pour eux comme pour nous. Nous dévorons des thrillers, des romans noirs, peuplés de serial killers tous plus cruels les uns que les autres. Nous laissons leurs auteurs nous engluer dans leurs surenchères sanglantes et nous en redemandons. La réalité est pourtant plus féroce, plus terrible que le plus sombre de ces romans, qui pourrait, du coup, appartenir à la bibliothèque rose. Les horreurs subies par Ovsanna épouvanteraient le plus endurci des lecteurs de polards. Ce sont ces souffrances que nous accueillons. Il faudrait en préserver nos lecteurs tout autant que nous en protéger nous-mêmes ? Plutôt tenter de regarder le soleil en face !  Ces migrants ne sont plus que des chiffres. Un flux qui menace de nous inonder. Les frontières ne sont plus que des robinets qu’il faut fermer. Au prix de notre propre humanité.

J’écris ce texte pour affirmer, encore et encore, que ce sont d’abord et avant tout des êtres humains, des « comme nous » qui ont juste eu la malchance de naître du mauvais côté d’une frontière. Des centaines de milliers d’Ovsanna souffrent, dans un silence qui crèverait nos tympans si nous en avions encore. Bien sûr, leurs histoires sont complexes. Elles brassent des événements dont ne voulons rien savoir. Leurs ancêtres n’étaient pas des Gaulois, même s’ils avaient la même férocité. Elles suscitent en nous des émotions que nous aimerions mieux ne jamais connaître.  Mais, être soignant de ces personnes-là, c’est accepter d’être le réceptacle psychique des épreuves qu’elles ont traversées. Ressentir d’une manière atténuée les émotions qui se sont emparées d’elles et n’en être pas brisé. C’est au contraire les transformer en quelque chose de triste mais vivant et les leur restituer, enfin, d’une manière telle que de la vie, de l’espoir, un sens possible puissent en naître. Je me refuse à transiger là-dessus ; quel que soit le prix à payer, il sera de toute façon plus modique que l’impact psychique de ces événements sur toutes les Ovsanna qui se bousculent à nos portes.

Nous nous sommes rencontrés, en janvier, il y a une petite dizaine d’années. J’étais d’accueil. Je la revois, monumentale, formidable. Elle pesait 190 kilos. Je ne pouvais pas rater sa masse corporelle, et pourtant ce n’est pas de sa taille dont je me  souviens, mais d’un mélange unique de force et de fragilité. Brune. Belle. La cinquantaine. Enveloppée dans une petite robe noire qu’elle ne devait sûrement pas porter en plein hiver. Les souvenirs sont parfois capricieux. Et les miens le sont souvent. La petite robe noire que je prête à Ovsanna est devenue dans mon esprit, un tantinet romantique, celle de toutes les femmes en deuil, qui accusent en silence les tyrans et leur violence aveugle,  celle des veuves qui n’en finissent pas de dénoncer les guerres que fomente la haine. L’emblème des petites gens violentées, torturées, massacrées par des fonctionnaires zélés, au service de la peste brunâtre qui ne voit dans l’autre qu’un dérisoire objet de jouissance. Dans tous les pays, à toutes les époques sévissent des bourreaux besogneux qui humilient, violent et assassinent avec toute l’impunité que leur confère le pouvoir que des plus puissants leur délèguent. Evidemment, je ne pouvais avoir ces associations en tête lorsque j’ai salué pour la première fois la forte femme qui cherchait un soignant près du guichet d’accueil. La petite robe noire est un produit de transfert. Elle me décrit bien plus qu’Ovsanna.

Mes mots de bienvenue se sont heurtés à un mur d’incompréhension. « Ovsanna Papazian », a-t-elle répondu, en se désignant du doigt. « Dominique Friard ». Elle m’a tendu un carton, sur lequel étaient notés, un nom et un numéro de téléphone, celui de Miléna, une interprète professionnelle. Le carton précisait que cette interprète avait été « réservée ». Ovsanna nous était adressée par l’association France-Terre d’asile.

La fiche de liaison, remplie par une de mes collègues, énonçait qu’Ovsanna Papazian était orientée au CMP par son endocrinologue. Elle avait décidé de se faire poser un anneau gastrique. En conséquence, elle avait été avisée qu’un suivi psychologique de six mois, au CMP, était nécessaire. Elle venait donc pour des raisons quasi-administratives. J’appris aussi que la langue inconnue, parlée par Ovsanna, était de l’arménien.

Nous nous sommes rendus dans le seul bureau équipé d’un téléphone qui permettait de converser à trois.

Avant de rencontrer Ovsanna, je pensais que ces anneaux n’étaient que de la menue monnaie comportementaliste, qu’un gadget qui enrichissait des chirurgiens avides de gagner facilement de l’argent qu’ils iraient ensuite déposer en Suisse. J’étais réservé. Je n’avais aucune envie d’être au service du privé, de son argent, de ses opérations onéreuses (entre 5000 et 7000 euros), aucune envie d’être chargé de soutenir l’illusion d’un suivi psychiatrique instrumentalisé. J’ai supposé qu’on avait expliqué à Ovsanna que la pose d’un anneau gastrique était une opération chirurgicale qui consiste à pratiquer une incision d’un centimètre afin d’introduire une caméra et de gonfler la cavité abdominale par un gaz inerte afin de créer un espace de travail. On pratique encore quelques incisions pour introduire les instruments chirurgicaux. Un anneau en silicone est placé à la partie supérieure de l’estomac, qu’il divise en deux parties, sans perturber la digestion des aliments. Cet anneau délimite une petite poche. Il freine les aliments, pousse le patient à manger moins et plus lentement, et, lui permet d’éprouver plus rapidement une sensation de satiété.

Je ne décrirai pas davantage ces histoires de tuyauteries, dont le  but est de diminuer considérablement la quantité de nourriture absorbée à chaque repas. Une résolution mécanique du problème de l’obésité.

Il est affirmé partout, dans tous les documents officiels que l’anneau n’est pas une solution miracle, qu’il n’a jamais fait maigrir qui que ce soit contre sa volonté. Mais, les obèses y croient. Ce ne devrait être qu’un problème de chirurgiens. Mais la loi en a décidé autrement. Probablement à juste titre. Le patient doit s’impliquer dans le projet thérapeutique, accepter les règles, le suivi diététique qui accompagne l’opération et … et … et … consentir à un suivi psychologique. C’est là que nous intervenons. La communauté de l’anneau gastrique est censée rassembler les membres d’une équipe pluridisciplinaire comprenant « la plupart du temps » un chirurgien, un médecin nutritionniste, un diététicien, un psychiatre ou un psychologue. La décision d’opérer est obligatoirement prise au cours d’une discussion réunissant ces différents professionnels. Le recrutement d’un psychiatre, voire d’un psychologue, risquant d’obérer les bénéfices, certaines cliniques préfèrent s’en passer et adresser les candidats à l’anneau vers le secteur public qui, lui, a l’immense avantage d’être gratuit. Elles exigent par contre un certificat attestant d’un suivi psychiatrique ou psychologique. Il n’y a pas de petits bénéfices.

L’évaluation psychologique et psychiatrique a pour but de repérer les troubles psychiques graves, les addictions et vérifier l’absence de contre-indications. Les « psys » évaluent la motivation du patient, sa capacité à modifier ses comportements alimentaires et à s’astreindre à un suivi au long cours. Ils cherchent les causes et mesurent les conséquences psychologiques de l’obésité. Ils vérifient que la personne souhaitant se faire opérer, comprend bien l’importance de cette intervention et des nécessités du suivi, afin qu’elle puisse donner son consentement éclairé en toute connaissance de cause. Enfin, last but not least, ils évaluent le mode de vie du patient, déterminent les facteurs de stress psychosociaux et la qualité de son environnement familial et social. Tout ça gratuitement.

Sur le papier, c’est très bien, mais les patients tendent à considérer l’anneau gastrique comme un objet magique qui va métamorphoser leur corps et surtout leur vie. La mauvaise graisse va fondre comme neige au soleil. Le certificat ne doit pas être davantage qu’une formalité administrative à remplir, le même type de certificat que celui qui autorise leurs enfants à pratiquer un sport. Quand un « psy » quelconque veut évaluer leur motivation, chercher des causes ou mesurer l’impact psychologique de leur obésité, ils renâclent. Leur attitude devient alors franchement hostile. Il existe un traitement qui peut leur sauver la vie et ces incompétents de « psys » multiplient les obstacles. Les entretiens tournent court. Nous ne revoyons plus ces patients qui vont chercher un « psy » plus accommodant,  difficile à trouver, le secteur privé psychiatrique étant quasi-inexistant par chez nous.

Quand j’ai lu qu’Ovsanna venait pour le suivi psychologique, indispensable à la pose d’un anneau gastrique, voilà ce que j’avais en tête. Je n’étais guère réceptif. Je l’étais d’autant moins que, les psychiatres de notre secteur refusent de rédiger ce certificat. Ils ne rencontrent même pas les patients. Aux psychologues et aux infirmiers de s’en débrouiller ! Les premiers entretiens sont réalisés par les infirmiers. Les psychologues, tous psychothérapeutes, n’interviennent que dans un second temps. A la demande des infirmiers. Nous devons soutenir, au cas par cas, que tel patient, en attente d’anneau, a une réelle demande de psychothérapie. Comme ils viennent pour un certificat, la demande de psychothérapie n’est jamais spontanée, elle doit être élaborée, ce qui suppose quelques entretiens infirmiers. Rares sont donc les candidats à l’anneau qui obtiennent le fameux sésame. Les infirmiers le donneraient bien volontiers, même si certaines demandes sont manifestement uniquement « opératoires », mais ils n’ont pas le droit de le rédiger. Une histoire de fous !

Lorsque j’ai reçu Ovsanna, je n’avais pas encore intégré que ce contexte, déjà complexe pour un sujet qui parle français, allait l’être infiniment plus pour une femme arménienne qui ignorait le  français et n’avait pas encore obtenu le droit d’asile.

Nous nous sommes donc retrouvés, installés autour d’un bureau, couvant des yeux l’antique téléphone qui nous permettrait de communiquer à trois. L’interprète était réservée, comme une place de théâtre ou de TGV. Que fait une interprète, réservée, chez elle, en attendant que son téléphone sonne ? Son repassage ? Elle regarde la télévision ? S’occupe de ses enfants ? Elle bricole ? Je ne sais. Je l’imagine, en tout cas, bien au calme, bien au chaud chez elle. Avant l’irruption.

Cette situation d’entretien est tout sauf banale. Les deux personnes qui se font face ont besoin d’un tiers absent, pour pouvoir se comprendre. Dès que l’interprète a décroché, je nous ai présentés. Je lui ai demandé, à tout hasard, de traduire mes phrases le plus précisément possible, de ne pas chercher à comprendre pourquoi je posais telle ou telle question, ni même pourquoi je leur donnais une forme plutôt qu’une autre. Je répondrais à ses questions à la fin de l’entretien, si cela lui était nécessaire. Ovsanna s’est présentée, à son tour et je lui ai demandé, via le truchement de l’interprète, ce qui l’amenait au CMP.

Elle a commencé tout doux. Elle ne me regardait pas, concentrée sur l’appareil téléphonique, soucieuse, me semblait-il, d’être bien comprise. Comme une élève appliquée. J’écoutais cette langue étrange à laquelle je ne comprenais pas le moindre mot. J’essayais d’en percevoir la musique comme si, en me concentrant suffisamment, je pourrais repérer des redondances, et choper ici ou là, un vague sens. Je me  concentrais sur son attitude, ses mimiques.

« Je veux me faire opérer pour une diminution de l’estomac. » En temps normal, j’aurais noté qu’elle ne disait pas « mon estomac », qu’elle en parlait comme si c’était un organe extérieur à elle. Je n’en aurais rien déduit de particulier mais je l’aurais considéré comme un indice possible, qui aurait pu prendre place dans un tableau plus général. Une façon de ne pas habiter un corps perçu comme monstrueux ou de renoncer par avance à une amputation, dont la charge émotionnelle serait ainsi désamorcée. Mais là, que pouvais-je déduire des mots employés par Miléna, la traductrice ? Etaient-ce les mots d’Ovsanna ou ceux de Miléna ? J’aurais pu, bien sûr, demander à Miléna si elle avait interprété les paroles d’Ovsanna. Ainsi que l’affirment les Italiens : « Traduttore, traditore ». Traduire c’est trahir, quelles que soient les précautions et les nuances apportées par le traducteur. Le passage d’une langue à une autre entraine des pertes et des rajouts inévitables. Mon exigence de précision nous aurait fait perdre un temps précieux, nous n’avions qu’une séance avec traductrice. Il allait falloir que je me fasse une raison. Je ne saurai jamais exactement ce qu’Ovsanna avait dit. Il y aurait de l’imprécis, de l’à-peu-près. Il faudra que nous fassions avec.

Marie, dans Ali et sa clé, décrit un autre type de relation avec Ayman, plus interprète que traducteur. Ayman traduisait, mot à mot, les propos des patients et ceux de Marie. Ils avaient acquis, avec le temps, une complicité rare, qui faisait que les patients oubliaient totalement qu’il était là. Rien de tel ici. Miléna était chez elle, quelque part en France. Ovsanna et moi, étions dans ce petit bureau du CMP. Nous n’avions aucun contact physique. Pas de regards. Les émotions de Miléna n’apparaissaient que dans le grain de sa voix. Notre relation se limita à deux entretiens téléphoniques. Lorsqu’un peu plus tard, je rencontrais d’autres familles arméniennes, ce fut une autre traductrice qui opéra.

« Je suis venue pour savoir à qui m’adresser pour le suivi. Je suis d’accord pour venir aux rendez-vous que vous me fixerez. » Il avait fallu que je fasse un effort. La voix qui parlait, celle que je comprenais, n’était pas celle qui s’adressait à moi. J’avais la sensation d’une leçon bien apprise. Comme si Ovsanna me donnait ce que j’avais envie d’entendre. La voix de la traductrice était à ce moment-là sans émotion, accentuant encore cette impression de discours rodé, à côté, insincère. Il est vrai que j’étais peu réceptif au désir d’Ovsanna d’obtenir le Graal, le fameux certificat que je ne pourrais jamais lui donner. A ce moment-là, elle n’était encore qu’une patiente semblable à des dizaines d’autres.

« J’ai des formes depuis l’enfance. Mon poids normal est de soixante-dix kilos. Après mes grossesses, j’ai pris du poids. Je devais peser entre 90 et 100 kilos. En plus, il y a eu le stress de la guerre. »

De la guerre ? De quelle guerre parlait-elle ? Quatre-vingt-dix kilos de stress liés à la guerre ?

« J’ai fait plusieurs régimes sans succès. Je voulais limiter mon obésité. J’ai perdu jusqu’à dix kilos, mais jamais plus. C’est un médecin que j’ai consulté en Moldavie qui m’a expliqué que je souffrais d’obésité, que manger mal fait prendre des kilos et fait courir des risques très sérieux pour la santé. »

J’ai alors expliqué à Miléna que je n’étais pas endocrinologue, ni chirurgien. Le but de l’entretien n’était pas de me raconter une histoire alimentaire mais de faire connaissance. « Ovsanna ne se limite pas pour moi à son estomac et à ses 190 kilos, ce qui m’importe c’est la personne qu’elle est. »

Lorsque Miléna eut traduit mes propos, Ovsanna s’écarta vivement du bureau. J’ai imaginé que mon peu d’intérêt pour ces histoires de kilos, d’indices de masse corporelle et d’anneau gastrique l’avait déstabilisée.

« Mon mari a été tué pendant la guerre. Je réside en France depuis un an et demi. J’ai laissé mes enfants en Arménie. En 1995, j’ai dû quitter l’Arménie en laissant mes enfants à ma  famille. J’y suis retournée en 1998, mais je suis restée enfermée. C’est là que j’ai pris du poids, beaucoup de poids. J’ai engraissé. A mon arrivée en France, je pèse 187 kilos. Je n’arrive plus à maigrir. Je vais à la piscine quatre fois par semaine. Je marche tant que je peux mais avec mon poids, j’ai très vite mal à la jambe. Je dors mal la nuit, j’ai mal au dos, j’ai du mal à  me retourner. C’est pour ça qu’il faut que je me fasse opérer. » Elle a continué, un temps, sur sa lancée. Elle avait préparé son texte et le débitait.

Dans des conditions normales de séjour, Ovsanna aurait pu apprendre quelques mots de français. Qu’elle soit dans l’incapacité de parler français au bout d’un séjour d’un an et demi m’a semblé signer un certain isolement ou une impossibilité psychique à intégrer une langue nouvelle, comme si son cerveau, saturé, ne pouvait accepter la moindre information supplémentaire. Malgré la barrière de la langue, j’ai senti qu’il y avait là un nœud qui associait cette prise de poids effarante, les problèmes de sommeil, la mort de son mari pendant la guerre, les enfants laissés en Arménie. Elle parlait de ses enfants mais je ne savais pas encore combien elle en avait, ni même leurs prénoms. L’anneau n’était pas simplement un objet plus ou moins magique destiné à résoudre des problèmes d’excès alimentaires. Ovsanna avait d’autres choses à digérer. Des choses qui lui restaient sur l’estomac. Indicibles peut-être. C’est en  tout cas ce que j’ai senti en ce début d’entretien. Elle avait dû le lire sur mon visage parce que la  tonalité de l’entretien est soudainement devenue plus grave.

Elles se sont mises à discuter entre elles sans que Miléna ne me traduise leurs propos. J’ai commencé à être vaguement inquiet. Il arrive que traducteur et patient, tous deux issus d’une fraction rivale, s’affrontent. J’ai dû ainsi, six mois plus tôt, raccrocher le téléphone pour mettre fin à un entretien trop houleux. Il n’a jamais été possible de dépasser ce premier entretien désastreux. Le patient, kosovar, a constamment gardé une certaine réticence vis-à-vis de moi et de l’équipe. Là, le ton de leur échange paraissait serein. Aucune n’élevait la voix.

« Avez-vous suffisamment de temps à consacrer à Ovsanna, m’a soudainement demandé Miléna.

– Pourquoi me demandez-vous ça ?

– Elle désire vous raconter son histoire, mais celle-ci est longue et douloureuse. Elle ne veut pas s’interrompre en plein milieu. Elle veut vider son sac.

– Et vous ? Avez-vous suffisamment de temps ? On a réservé une heure de votre temps, avez-vous d’autres obligations ?

– Ça ira.

– Il est possible que ce qu’Ovsanna va nous raconter soit éprouvant psychiquement et émotionnellement, êtes-vous prête à cela ? Avez-vous quelqu’un avec qui en parler après ?

– Vous savez les Arméniens qui arrivent en France, depuis que cette guerre a débuté, ont tous vécu des choses horribles. En acceptant d’être traductrice, j’ai accepté de recevoir et de traduire des récits de vie terribles, plus terribles encore que ce que j’ai dû traverser. Nous  avons survécu à un génocide, nous survivrons aux horreurs que l’on nous a fait subir. En tout cas, moi je survivrai.

– Je ne peux pas faire moins. Nous allons prendre le temps d’écouter le récit d’Ovsanna. Rassurez-là. »

Nous consacrons habituellement environ une heure aux premiers entretiens. C’est une durée assez confortable. Certaines de mes collègues préfèrent des entretiens brefs de l’ordre d’une vingtaine de minutes qui leur permettent d’orienter les personnes reçues. Elles prennent le temps de relire leurs notes, elles en parlent entre elles. Ne croyez pas que leur travail est bâclé, elles sont simplement organisées différemment. J’aime offrir mon temps aux personnes que je reçois. Mes entretiens ont la durée d’une séance de psychanalyse : quarante-cinq minutes. L’orientation n’est pas réellement mon but. Je privilégie toujours l’accueil et le mouvement psychique, induit par un récit en première personne, adressé à un inconnu.

Les entretiens avec tiers traducteur bousculent nos habitudes. En termes de contact et de données recueillies, ils sont beaucoup moins longs. Un entretien de trois quarts d’heure avec tiers traducteur a une durée subjective de moins de vingt minutes. A l’issue de ces entretiens, nous restons toujours sur notre faim.  Le dispositif ne prévoit qu’un seul entretien avec traducteur. France Terre d’Asile n’a pas les moyens de proposer autre chose. Les soins que nous leur proposons sont toujours, en partie, insatisfaisants. Ils impliquent souvent une prise de médicaments qui compense l’écoute que nous ne pouvons mettre en place. Nous réussissons parfois à bricoler des prises en charge en anglais, quand les personnes le comprennent et le parlent suffisamment, pour qu’un embryon de communication puisse s’instaurer. Disons que sur le papier, nous recevons ces étrangers en errance, que nous les accompagnons. En pratique, c’est beaucoup plus aléatoire.  On fait semblant quoi !

Ce moment où je dis à Miléna que ce qui m’importe, ce ne sont pas les kilos mais la personne qui les porte, m’apparaît, après coup, comme un moment clé. Sans être un spécialiste, j’ai rencontré beaucoup de personnes blessées par des événements traumatiques, il est rare qu’elles les abordent spontanément. Il faut souvent quelques rencontres. Le soignant doit faire preuve de beaucoup de tact. Il suffit d’un mot ou d’une mimique à côté, pour que la personne meurtrie rentre au-dedans d’elle-même et se réfugie dans ses tréfonds, là où elle se sent en sécurité. Nombre d’entre elles ne parleront jamais de ce qu’elles ont subi. Elles le garderont, enfoui en elles. Bien sûr, leur sommeil en sera perturbé. Elles se réveilleront en sueur, au milieu de la nuit, perdues dans un cauchemar, toujours le même. Elles transmettront parfois, par ce silence même, leur traumatisme aux générations suivantes.

« C’est la première fois que je raconte mes problèmes et je veux être sûre que vous pourrez les écouter en une fois. Ce serait trop difficile, trop douloureux de devoir recommencer. J’ai écrit mon histoire pour obtenir le droit d’asile. Je l’ai faite traduire en français. Par écrit, ça a été tellement douloureux de revivre tout ça. Il fallait que je le fasse, pour espérer pouvoir rester en France. Même si le juge a dit que j’avais exagéré, c’est mon histoire, c’est ce que j’ai vécu. »

Je ne comprenais pas ce que disait Ovsanna mais ses yeux s’humectaient de larmes. Elle m’a tendu un tapuscrit d’une dizaine de pages serrées. Un coup d’œil rapide m’apprit qu’il s’agissait du récit de vie adressé à l’OFPRA. Je n’étais ni endocrinologue, ni juge, j’ai posé le document sur le bureau, à distance.

« Je vous écoute

–  J’étais une enfant très gâtée mais mon père est mort l’année de mes cinq ans. La vie est devenue plus compliquée pour nous. Nous sommes allés vivre en Géorgie, avec mon grand-père et ma grand-mère. Ma mère s’est remariée. Elle a eu un autre enfant. J’ai quitté la Géorgie pour étudier à l’université en Arménie et me suis installée chez une tante qui m’a hébergée. A l’époque, j’étais considérée comme une belle femme. Je faisais tourner toutes les têtes mais ça ne m’intéressait pas, je voulais réussir par mes études. Grâce au diplôme obtenu, j’ai trouvé du travail comme cadre dans une entreprise appartenant à la mairie. C’est par le biais de cet emploi que j’ai rencontré mon mari, Mohamed. Nous étions collègues. Je travaillais à la DRH et lui dirigeait le garage. Nous nous rencontrions souvent et notre relation, de professionnelle est devenue amicale, puis amoureuse. Nous nous sommes mariés et avons eu trois enfants. Mohamed était quelqu’un de bien et d’honnête. Il était azéri par son père.

Il ne ressemblait pas du tout à un Azéri car sa mère était d’origine daghestanaise. Il n’y avait que son nom qui dénotait son origine. A la fin de l’année 1988, avec le conflit du Haut-Karabagh, rester en Arménie pour un Azéri représentait un réel danger. Beaucoup d’Azéris partaient vers Bakou en Azerbaïdjan. Les parents de Mohamed l’ont supplié de partir avec eux. Sa mère m’a supplié, à genoux, de convaincre son fils de fuir. Moi aussi, je voulais le convaincre de partir. Je l’aurais rejoint partout, où qu’il serait allé. Je lui disais que l’on se retrouverait en Géorgie. Mais lui, ne voulait pas partir. Il disait qu’il était né en Arménie, que ses enfants étaient nés en Arménie, que l’Arménie était son vrai pays et qu’il mourrait sur place mais ne quitterait pas le pays. Ses parents sont partis en Azerbaïdjan, les larmes aux yeux, convaincus qu’ils ne reverraient jamais leur fils. »

Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, Daghestan, Moldavie, Ukraine, le Haut-Karabagh … Des noms. Ovsanna m’emmenait en voyage, dans des pays dont j’avais à peine entendu parler. Je ne pouvais même pas me représenter son parcours sur une carte d’Europe. Entre deux séquences de traduction, je me promis d’aller sur Internet, afin de visualiser son périple.

Qu’écrire de ce récit ? En rapporter le verbatim ? L’amputer des éléments les plus identifiables ? Gommer les aspects les plus tragiques ? J’en ai modifié le contenu à la marge, afin d’éviter qu’on reconnaisse Ovsanna. J’ai gardé le cœur de son récit. Son rythme. Les phrases traduites par Miléna. Je me suis fait le secrétaire d’Ovsanna. L’alternance de phrases en arménien et en français m’a facilité les choses. Ma transcription était donc très précise. Je rapporte ses propos en continu, alors que dans la forme, ils étaient beaucoup plus hachés. Ovsanna parlait, puis s’interrompait le temps que Miléna, notre tiers absent, traduise ses propos. D’où les nombreuses répétitions que je n’ai pas voulu corriger. J’évitais de poser des questions, afin de ne pas briser le déroulement de la pensée, ni du récit qui prenait forme. Je pense que ces interruptions nécessaires ont permis au récit de se développer. Pendant que Miléna retraduisait en français les propos, Ovsanna pouvait penser à la suite de son histoire, en préciser certains points. Peut-être la charge émotionnelle, en a-t-elle été moins forte de son côté. Du mien, c’est autre chose. Le temps de traduction m’a permis de penser avec Ovsanna, de risquer quelques hypothèses et de traiter les émotions qui m’assaillaient. Le lecteur attentif n’aura pas ces intermèdes et risque de surréagir.

« Notre vie devenait de plus en plus insupportable. J’avais toujours peur. Nous ne sortions que très peu. Pour éviter les représailles et les dangers omniprésents à cette époque en Arménie, nous limitions au maximum nos déplacements. Le conflit armé s’enflammait et dans les rues d’Erevan, les Arméniens manifestaient pour chasser les Azéris. Nous allions travailler et rentrions. Nos collègues de travail étaient au-dessus de ça. Nous leur faisions confiance. C’était une période d’insécurité, de réquisitions, de non-droit. Mohamed était réellement en danger. Heureusement, le fait qu’il soit marié avec une Arménienne masquait son appartenance. Les gens ne posaient pas trop de questions. Notre mariage et nos enfants dissipaient les doutes. Son physique n’attirait pas les soupçons.

Mais j’ai quand même subi des discriminations de la part de ceux qui connaissaient son origine. « Tu protèges un Azéri, me disaient-ils » Des gens qui me connaissaient avant, ont commencé à m’ignorer. Certains de mes voisins ne répondaient plus à mes saluts. Des amis qui venaient à la maison, ne me reconnaissaient plus. Certains d’entre eux avaient perdu des proches sur les champs de bataille. Quand leurs corps ont  été rapatriés, je ne suis pas allée leur faire part de mes condoléances. Ils étaient en deuil et j’étais du mauvais côté. Ainsi, nous nous sommes isolés de plus en plus. La situation était intenable, il nous  fallait partir. C’est à partir du moment où  nous avons pris la décision de vendre l’appartement que Mohamed a commencé à subir des agressions. Il a reçu par deux fois, à son travail, la visite d’hommes en tenue militaire qui voulaient le forcer à quitter l’Arménie. Les deux fois, il a été battu et gravement blessé. Ses collègues sont venus à son secours. Il travaillait depuis vingt ans dans l’entreprise, il y était respecté. La première fois que ces « moudjahidines » sont venus, ils ont voulu l’emmener de force. Ils l’ont malmené, secoué et battu. Ses collègues sont intervenus, l’ont défendu et ses agresseurs l’ont laissé. Ces gens prétendaient devoir récupérer les voitures du garage pour le front, au Haut-Karabakh. Mohamed a demandé qu’ils soient munis d’une autorisation. Il a refusé de céder les véhicules. La deuxième fois, il était seul. Les moudjahidines l’ont battu, ce sont encore ses collègues qui l’ont sauvé alors que ces hommes étaient sur le point de le tuer. Il a été hospitalisé pendant cinq jours. Il avait des côtes cassées et un traumatisme crânien. Après sa sortie de l’hôpital, j’ai réussi à le convaincre de fuir. Nous avions décidé de partir en Russie avec les enfants. Nous voulions vendre l’appartement à la hâte pour avoir un peu d’argent mais nous n’en avons pas eu le temps.

En mai 1992, Mohamed a été appelé à se rendre à son travail, dans l’après-midi, vers 15 heures. Il fallait qu’il s’occupe d’une panne d’électricité au garage. Il n’est jamais revenu. Je l’ai attendu toute la nuit. J’étais évidemment inquiète. Ses collègues m’ont dit qu’il n’y avait jamais eu de panne d’électricité, qu’il ne l’avait pas vu de la journée. J’ai commencé à être vraiment très inquiète. J’ai appelé les hôpitaux puis tous les endroits où il aurait pu aller. J’ai fait alors quelque chose que seule l’inquiétude pouvait motiver. J’avais rencontré, à l’université, un étudiant à l’école de police qui m’avait tourné autour. Il était très épris, il avait même parlé une fois de m’épouser. Je ne l’avais pas encouragé, bien au contraire. Je lui avais expliqué que je voulais d’abord terminer mes études, que je verrais une fois mon diplôme obtenu. Il n’avait pas insisté même si ma famille trouvait que c’était un bon parti et facilitait sa cour. Je l’avais revu quelques fois mais sans qu’il se manifeste d’une façon ou d’une autre. Un sourire, un hochement de tête, jamais plus. Il était monté en grade au fil du temps. Son ascension avait connu son apogée avec la guerre. Je ne savais si mon mari avait été enlevé ou arrêté. Il me fallait rencontrer quelqu’un de la police qui puisse me dire ce qu’il en était. C’est ainsi que j’ai fait véritablement connaissance avec celui qui était devenu le major Mordor Sauronyan. »

Ovsanna racontait son histoire avec force détails, comme si elle la revivait. L’écriture, toute proche, du récit pour l’OFPRA, le souci de captiver un lecteur dont dépendait son statut, expliquait cette floraison. Il se peut aussi qu’elle ait cherché à me perdre dans les détails, cherchant ainsi à vérifier que je ne l’interromprais pas ou peut-être le souhaitant afin de s’épargner un récit douloureux. Mon hypothèse est qu’elle revivait tout ça, et tenait à être le plus précise possible. Dans un contexte post-traumatique, les personnes rapportent par le menu les événements. Elles survivent en se détachant de leurs émotions comme si elles n’étaient pas réellement concernées par ce qui s’est passé. Le retour des émotions est en général de bon pronostic.

La parole des demandeurs d’asile fait souvent l’objet de suspicions de la part de l’administration comme des professionnels du médico-social. Ils sont souvent perçus comme des manipulateurs, des « menteurs » dont les récits de vie sont sujets à caution. On les soupçonne d’en rajouter afin de pouvoir bénéficier des prestations sociales françaises. La réaction du juge qui trouve qu’Ovsanna exagère est assez conforme à celles de nombreux magistrats. Elle contribue à complexifier la prise en charge. C’est tellement douloureux de raconter ce que l’on a vécu qu’il suffit d’un professionnel mal embouché pour condamner un naufragé de la vie au silence. Les demandeurs d’asile tels qu’Ovsanna sont dans l’attente d’un statut qui prime sur leurs expériences douloureuses. Ils sont souvent figés dans cet espoir, de plus en plus lointain, au fil des années. L’anneau gastrique était un projet qu’il faudrait que je respecte en tant que tel, sous peine de renvoyer Ovsanna à ce temps figé, aux perspectives absentes.

Je ne me posais pas de question quant à la véracité de ce qui m’était raconté. J’écoutais. Ovsanna dévidait le fil de sa destinée. Je pense qu’elle se calait sur les expressions de mon visage, sur les questions que je ne formulais pas mais qu’elle devinait. Les deux récits (l’officiel, écrit, et le verbal, partagé) divergent d’ailleurs en de nombreux points. Peu sur les faits. Elle n’avait pas à me convaincre de la réalité de son vécu, juste à m’expliquer le contexte, afin que je comprenne ce qui lui était arrivé. Malgré les quelques approximations de la traductrice, qui elle-même accélérait et semblait prise par le récit, je repérais sa culture et ses références. Je découvrais également cette guerre du Haut-Karabakh, dont je n’avais jamais entendu parler.

« Le major Sauronyan me reçut dans son bureau. Je lui expliquais ma démarche mais il  m’interrompit très vite : « Vous auriez dû venir me voir plus tôt, Ovsanna. Vous auriez accepté de m’épouser quand je vous en ai fait la demande, vous n’en seriez pas là. Tu as préféré m’humilier en prétextant tes études et tu as épousé un Turc. Je risque chaque jour ma vie sur les champs de bataille pour libérer le Karabagh. Tu me préfères un Turc ! Laissons cela. Oui, tu n’as pas changé, tu es toujours aussi belle. Je n’ai jamais cessé de penser à toi. Si tu étais venu me voir plus tôt, Ovsanna, je t’aurais prévenue. Tu as épousé un Azéri, un Turc, un de ceux qui ont assassiné nos parents. Il était certain que tôt ou tard, il se ferait arrêter. »

Arrêté, mon cœur s’est mis à battre. S’il est en prison, on peut le sauver…

« Oui, bien sûr, on pourrait le faire sortir de prison. Je suis devenu un homme important dans le pays. Avec mes relations, ce serait tout à fait possible. Bien sûr. Je pourrais aussi te faire arrêter toi, et tes enfants, pour complicité. »

C’est ainsi que je connus l’enfer sur terre.

Si je m’offrais à lui, là tout de suite, dans son misérable bureau de milicien, il ferait libérer Mohamed. Il oublierait ma complicité et celle de nos enfants si je m’engageais à quitter le pays dès sa libération. J’étais follement inquiète, je connaissais les risques que courrait Mohamed. Les menaces touchant mes enfants me tordaient les tripes. Je me suis laissé faire. Il ne s’est pas contenté de me faire l’amour, comme un amant qui voudrait satisfaire celle qu’il aime, il m’a humiliée. Il m’a baisée comme on baise une prostituée. Il n’avait plus rien de commun avec l’étudiant un peu gauche que j’avais connu autrefois. Il jouissait du pouvoir qu’il détenait sur moi et certainement sur toutes les pauvres femmes qui passaient entre ses mains.

« Tu n’as pas voulu être ma femme, tu seras ma pute. Rentre chez toi, m’a-t-il dit, en se reculottant, tu auras bientôt des nouvelles de ton mari. »

Je suis rentré chez nous, meurtrie, honteuse, sale. Que n’aurais-je pas fait pour sauver Mohamed ?

Une heure plus tard, les collègues de mon mari m’ont appelé. On avait retrouvé son corps dans une cave où personne n’allait. On l’a retrouvé pendu, attaché à un morceau de ferraille. J’ai vomi. Mohamed n’avait rien de suicidaire en lui. Il avait quitté la maison la veille, comme d’habitude. Il n’était pas abattu, il était même plutôt souriant. C’était un homme fort et gentil qui aimait la vie et sa famille. Nous commencions les démarches pour partir en Russie. Jamais il ne se serait suicidé. C’était un meurtre dissimulé et je m’étais peut-être avilie auprès de celui qui avait commandité son assassinat. Que faire ? A cette époque, il était tellement habituel qu’un Azéri meure en Arménie. Il n’y eut aucune enquête. Mordor Sauronyan devait veiller à ce qu’il n’y en ait pas. »

Je notais que Miléna était partagée entre ce que je prenais pour une empathie certaine vis-à-vis du vécu d’Ovsanna et une certaine sympathie pour les propos antiturcs de ce Sauronyan. C’était discret, mais mon oreille affutée percevait la nuance. J’avais aussi repéré le passage brutal du vouvoiement au tutoiement. Ca me semblait sonner juste. Comme si, dès ce moment, Ovsanna devenait la chose de Sauronyan.

« Quelques jours après son meurtre, j’ai repris mon travail. Les harcèlements par téléphone ont alors débuté. Je recevais des appels à mon bureau. Les personnes qui m’appelaient me disaient : « On va pendre tes enfants. On va leur faire du mal. Tu as vu ce qui est arrivé à Mohamed, il va t’arriver la même chose ! » J’avais très peur. Lorsque je rejoignais mon domicile, j’étais inquiète, je craignais d’être agressée, molestée, arrêtée.  Deux ou trois  semaines après la mort de Mohamed, des gens sont venus à mon appartement et m’ont mise à la porte avec les enfants. Ils disaient que j’étais la femme d’un Azéri, que je n’avais droit à rien en Arménie, que j’avais trahi mon pays. J’ai ressenti une immense humiliation. L’appartement avait été considéré comme libre et attribué à un réfugié arménien du Haut-Karabagh. C’était sa famille qui venait prendre possession de leur logement. Tout cela était légal, comme me l’ont dit les policiers, appelés en renfort. Mes meubles ont été évacués. J’étais à la rue avec mes enfants.

Le major Sauronyan est arrivé sur ces entrefaites. Il a parlé avec les policiers qui ont remis, peu après, toutes mes affaires dans mon appartement. Les réfugiés ont écouté ce que disait le major et ils se sont calmés, eux aussi, alors qu’ils étaient très énervés et insultants, peu de temps auparavant. J’ai trouvé cette situation étonnante. J’ai du mal à croire que la présence du major était fortuite. J’ai trouvé très surprenant que tous l’écoutent et exécutent ce qu’il a recommandé, sans élever la voix. Grâce à son intervention, j’ai pu vivre une semaine dans le logement. J’ai cherché à réunir l’argent pour trouver un autre logement mais j’essuyais refus sur refus. J’étais toujours harcelée par les appels téléphoniques. La nuit j’entendais qu’on frappait à ma porte. J’étais terrorisée et les enfants aussi. Le regard des gens sur moi était terrible. Le major m’a proposé de me trouver un logement dans un quartier où je ne serais pas connue et pourrais vivre plus tranquillement. J’ai d’abord refusé. Puis n’ayant pas le choix, j’ai fini par accepter. Le logement était à proximité de son bureau. Il venait me voir quand il savait que j’étais seule et m’obligeait à avoir des rapports sexuels avec lui. J’étais sa chose. Il ne visait qu’à m’humilier. Il menaçait mes enfants et me faisait comprendre que j’étais totalement à sa merci. Tout ça a duré des mois, deux années. Il pouvait rester un mois sans venir puis passer chaque jour. Je n’avais aucun repère. C’était à son bon vouloir. »

Je pense qu’il est impossible d’entendre un tel récit sans frémir. Un poing qui se serre, une main qui hésite imperceptiblement à écrire ce qui vient d’être dit, des lèvres qui se pincent, une respiration qui se suspend un quart de seconde, un soupir ; autant d’indices de malaise que je n’ai jamais cherché à masquer. Les mots d’Ovsanna m’ont touché. La cruauté de ce Sauronyan m’a révolté. Pas au point de me rendre sourd. Ni aveugle. J’ai vu Ovsanna chercher de l’air, avant d’expulser la proposition écœurante de son bourreau. J’ai entendu le soupir de Miléna, j’ai noté qu’elle prenait plus de temps pour traduire. J’ai pu ainsi me préparer. Plus tard, quand j’ai lu la version destinée à l’OFPRA, j’ai fait le constat qu’Ovsanna était moins entrée dans les détails par écrit. Elle n’avait pu que rapporter d’une façon indirecte les propos de son violeur. Comme si, d’un texte à l’autre, quelque chose s’élaborait. Comme si le récit, adressé à un soignant, via Miléna, gagnait en incarnation.

Il n’est pas si fréquent d’être confronté, dès un premier entretien, à une évocation aussi précise du traumatisme. Les événements douloureux sont en général peu décrits. La première rencontre qui se déroule souvent dans l’urgence est rarement propice. Ce n’est, en général, que dans l’après-coup et avec de nouveaux repères relationnels bien établis que la pelote de fil peut être débobinée. Les patients décrivent souvent une difficulté, voire une impossibilité, à penser autrement qu’au jour le jour. Ils semblent éteints, ralentis. Ce n’était pas le cas d’Ovsanna. Il est vrai que les événements décrits remontaient à plusieurs années.

« J’ai cherché des solutions. Il fallait que je puisse protéger mes enfants, trouver quelqu’un susceptible de les héberger, sans que le major sache où ils étaient. J’avais la sensation d’être constamment surveillée. Il ne se gênait d’ailleurs pas pour me le faire savoir. J’ai rencontré, par hasard, l’épouse de mon demi-frère et lui ai raconté à demi-mots ce qui m’arrivait. Nous avons longuement parlé. Elle a accepté de s’occuper de mes enfants, jusqu’à ce que je puisse les faire venir dans le pays où je serai. J’ai pu quitter le pays à bord d’un avion de marchandises qui transportait des voitures. Je me suis cachée à l’intérieur d’un de ces véhicules. Une autre femme, avec deux enfants, voyageait tout aussi clandestinement. J’ai pensé aussitôt à mes trois enfants que j’avais dû abandonner. Avant de décoller, nous sommes restées plusieurs heures à cuire sous le soleil. Après l’atterrissage, nous avons dû attendre encore quatre heures, avant de pouvoir sortir. C’est ainsi que je me  suis retrouvée en Moldavie.

J’ai cherché du travail, un logement. Une fois installée, j’ai pris contact avec l’épouse de mon demi-frère afin de voir comment nous pourrions organiser le rapatriement de mes enfants. Elle m’apprit que peu de temps après mon départ, un militaire haut-gradé était venu la voir. Il lui avait dit que mes enfants ne quitteraient pas l’Arménie, que si je voulais les récupérer, je devrais venir le voir en personne, à son bureau, afin qu’il me fournisse les papiers adéquats. Je reconnus aussitôt le style du major Sauronyan. J’étais prise au piège. Si je retournais en Arménie, je serais sa prisonnière jusqu’à ce qu’il se lasse de moi. Il pourrait me plier à toutes ses volontés grâce à mes enfants et à la pression qu’ils lui permettent d’exercer sur moi. Si je n’y retournais pas, je perdais mes enfants. Que lui avais-je donc fait pour qu’il jette ainsi son dévolu sur moi ? L’avais-je séduit, malgré moi, au-delà de ce que je souhaitais ? Ne pouvait-il persécuter une autre femme ? J’étais bien certaine qu’il ne se limitait pas à une seule femme, et que nous devions être nombreuses à être sous son emprise.

Je voulais voir mes enfants, je voulais les récupérer mais j’avais peur. Je n’avais pas de papiers. Il n’y avait pas d’ambassade d’Arménie en Moldavie. Il me fallait aller ailleurs, dans un autre pays, mais je n’avais pas de papiers. J’avais peur de passer la frontière et de ne plus pouvoir rentrer, de me retrouver bloquée. Les années ont passé. J’ai espéré, en vain, qu’une ambassade d’Arménie voit le jour en Moldavie. Je savais que mes enfants n’étaient pas malheureux. J’avais toute confiance en mon demi-frère et en son épouse. J’avais des nouvelles régulièrement. Ils grandissaient sans leur mère. J’ai fini par demander des papiers mais la démarche s’est retournée contre moi : je devais quitter la Moldavie puisque je n’étais pas en règle. J’ai traversé clandestinement trois pays avant d’arriver enfin à Erevan. Au moment où j’allais entrer dans la maison de mon demi-frère, une escouade de miliciens m’attendait. Sans me laisser le choix, ils m’ont emmené dans une maison inconnue qui appartenait à Mordor Sauronyan. Il m’a gardée là-bas, séquestrée, pendant deux ans et demi environ.

Il m’est très difficile de raconter ces deux ans et demi d’horreur. Je ne peux qu’évoquer une journée, une nuit plutôt que je n’aurais jamais pu imaginer vivre, même dans mes pires cauchemars. »

Au moment d’écrire le plus douloureux, je ne peux m’empêcher de faire une pause, comme si, même pour moi, à dix ans de distance, tout cela était encore trop difficile à réentendre et à écrire. Je crois pouvoir affirmer que Miléna est allée au bout de ce qu’elle pouvait supporter. Je ne suis pas sûr de sa traduction. Qui aurait pu traduire, sans trembler, la suite de ce récit ? Elle était pilonnée tout comme moi mais devait en plus, me retraduire les violences subies par Ovsanna. J’en suis encore secoué, aujourd’hui. Tout comme Miléna, je pense. Il nous fallait rester ouverts, disponibles psychiquement. Pas d’empathie sans cela. Mais, nous aussi, avons dû payer le prix. Un prix dérisoire par rapport à celui qu’Ovsanna a payé, mais nous nous sommes laissés impressionner par ses souffrances, elles ont été les nôtres le temps d’un entretien.  Nous en avons porté le poids avec elle. Un peu. Pas de soin sans cela.

Il est des violences qui nous sidèrent, qui nous laissent interdits, incapables de penser. C’est probablement le cas de celles qu’a subies Ovsanna. J’aurais pu raccourcir ce passage, vous en épargner la lecture, mais j’aurais eu la sensation d’être dans l’imposture, de trahir Ovsanna et la confiance dont elle nous a honorés, Miléna et moi. Nous fermons nos frontières aux migrants. Nous ne voulons rien savoir de leurs souffrances. Nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde, prétendons-nous. Ecoutons encore un peu Ovsanna :

« Ce fut le pire moment de ma vie, un moment dont j’aimerais pouvoir dire, qu’il n’a jamais existé. Je l’ai décrit pour l’OFPRA et je dois tenter de le regarder en face, aujourd’hui. Je vous en ai tant dit que si j’omettais ce moment, ce serait comme si, je ne vous avais rien dit. Hélas, je l’ai bien vécu. Je n’arrive pas à l’oublier. J’étais enfermée depuis quelques mois peut-être un an. Je ne sais. J’ai perdu le compte du temps. Il a débarqué à minuit dans la chambre et s’est mis au lit, sans un mot. Pendant toute la journée, j’avais eu de l’hypertension, je me sentais très mal, j’avais un état grippal, je n’avais pas la force, pour une fois de plus, me débattre et résister. Pas de force pour crier et hurler. Peut-être était-ce aussi la fois de trop. De  toutes mes forces, j’ai fermé les yeux et je suis restée allongée sans bouger. Il me faisait mal mais je ne réagissais pas et ne disais rien. Qu’il  fasse sa sale petite affaire ! En deux mots, il n’a pas réussi à me pénétrer. Furieux, il s’est levé d’un bond et a commencé à fumer cigarette sur cigarette. Il m’a traitée de traînée, de pute et m’a insultée, avec les injures les plus grossières. Je suis restée les yeux fermés, je souriais. Il a arraché la couette et a éteint sa cigarette en l’appuyant avec force contre ma poitrine. J’ai hurlé de douleur. J’ai commencé à crier et à mon tour, je l’ai insulté avec les pires mots. Je l’ai traité de pervers, de pauvre impuissant qui ne pouvait prendre son pied qu’en torturant, abaissant, humiliant les femmes. Je lui ai dit tout ce que je pensais de lui. Je l’ai traité de lâche, je lui ai dit qu’il n’avait jamais été un vrai homme. Il a commencé à me frapper et moi, je parlais, je disais tout sur ces années, de mon âme et de mon corps déchirés et anéantis. Ensuite après quelques tentatives de viol ratées, il est sorti en courant. J’ai entendu le crissement des pneus de sa voiture. Malgré la forte brûlure sur ma poitrine, je ressentais de l’exaltation. J’avais l’impression d’avoir remporté une victoire.

La nuit suivante vers l’aube, j’ai entendu la porte s’ouvrir. Je suis restée, étendue sur le lit, les yeux fermés. Je n’ai pas pu ouvrir les yeux car quelqu’un m’a plaqué les mains sur le visage et la bouche. Un autre m’a tordu les bras. J’ai eu très mal. Ils m’ont appuyé sur le nez si fort que je suffoquais. J’ai entendu quelqu’un dire qu’il ne fallait pas mutiler, ni tuer mais humilier. Ils m’ont arraché ma chemise de nuit et m’ont bloqué les jambes. Je crois qu’ils étaient quatre mais je n’en suis pas sûre. J’ai commencé à trembler très fort comme s’il faisait froid. J’ai ressenti des crampes dans le cou et dans les jambes. La douleur m’empêchait de bouger et de respirer. Puis j’ai ressenti une forte faiblesse. J’ai entendu des voix, il y avait comme des flashs, je ne pouvais pas répondre, ensuite tout est devenu noir.

Il faisait déjà bien jour quand j’ai repris connaissance. J’ai essayé de bouger mais j’avais les bras et les jambes en coton. Avec peine, j’ai réussi à m’asseoir. J’avais du sang, de l’urine et du sperme sur le visage et la poitrine, j’ai vomi. Avec beaucoup de peine, je suis allée dans la salle de bain pour prendre une douche. J’ai laissé couler l’eau sur mon corps. La douche chaude ne m’a pas réchauffée. Je tremblais de tout mon corps. J’ai rejoint péniblement mon lit, j’ai arrangé les draps, je me suis entourée d’une couverture mais je ne pouvais pas me réchauffer. J’avais tout le corps très douloureux. Mes pieds, mes  mains, ma langue dans ma bouche, tout était enflé. Ma langue comme si je l’avais mordue très fort. Le nez enflé, le sang coulait, mes yeux ne s’ouvraient pas. Combien de temps suis-je restée dans cet état ? Je ne me souviens pas. Combien de jours, je ne sais pas. A un moment je suis revenue à moi, j’avais l’impression de devenir folle. Je me suis servi un verre de vodka, j’ai bu et je me  suis recouchée pratiquement inconsciente. Je n’ai ni mangé, ni bu, sauf de la vodka. J’ai compris que c’était ma fin. Je ne voulais, ni ne pouvais me laver, me lever, ranger quoi que ce soit. Je vivais dans un bouge. J’étais devenue une truie. Sa truie.

Il est arrivé quelque temps après. Il a ouvert la fenêtre, il a soupiré comme s’il avait été contraint, malgré lui, de me faire subir tout ça : « Ça te suffit ou tu en veux encore ? » Je l’ai supplié de me laisser partir, fuir loin, très loin. Il m’a attrapé et m’a traîné jusqu’au miroir. Il a maintenu de force mon visage pour que je me voie dans la glace et m’a hurlé : « Mais regarde-toi ! Où tu vas partir ? »

J’étais prisonnière. Je dépendais entièrement de lui. A toutes les fenêtres de l’étage où j’étais recluse, il y avait des barreaux. Le premier jour, j’ai crié, j’ai hurlé, j’ai cassé quelques carreaux mais les barreaux m’ont empêché de sauter. L’endroit paraissait désert. Personne n’a jamais réagi. Je n’ai jamais entendu la moindre manifestation humaine.

Au départ, il venait tous les jours, puis tous les deux jours. Après plus qu’une fois par semaine. A d’autres moments plus qu’une fois par mois. Il venait dans la nuit, toujours, vers deux ou trois  heures du matin. Il me violentait, me violait et repartait aussitôt. Dans la cuisine, il y avait des sacs de farine, avec ces sacs, je barricadais la porte de la chambre où je dormais. Ça ne suffisait pas à le stopper mais au moins pouvais-je l’entendre arriver. Pendant tout ce temps, il m’a apporté ou fait apporter de la nourriture : du pain, des tomates, du saucisson, des œufs, de la vodka. Je mangeais tant et plus, je voulais devenir énorme pour le dégoûter.

Après ce viol collectif, il n’est plus monté me voir. Plusieurs fois, j’ai entendu sa voix en bas, mais en dehors de l’unique fois où il m’a montré le miroir, je ne l’ai plus revu jusqu’à mon départ.

Je ne pouvais plus marcher, même dans la maison. Je restais couchée. Le téléviseur marchait. La lumière était allumée et je restais comme ça, nuit et jour. J’étais sortie de ma torpeur par de violentes douleurs. Quand je voulais aller aux toilettes pour faire mes besoins, j’avais d’horribles souffrances. J’avais tout le temps une douleur atroce à la défécation. Par la suite, je suis restée constipée et j’ai eu des douleurs dans le ventre. J’ai commencé à boire beaucoup d’eau et à manger un peu pour essayer de faire passer cette constipation et atténuer mes douleurs. Mes pieds, mes mains et mon visage se sont mis à enfler. Et très rapidement j’ai commencé à grossir. Ma tension s’est élevée. La plupart du temps, je restais couchée comme si j’étais un cadavre. Alors, j’ai mangé, mangé. Comme une truie. Il  y avait toujours de la nourriture, je me suis empiffrée, à même la casserole. J’ai pris énormément de poids. Je me disais que si je devenais à faire peur, il me laisserait tranquille. A la fin de ma séquestration, je pesais 190 kilos.

Mon fils a fini par me trouver. Mes proches sans nouvelles, ont remué ciel et terre, pour me retrouver. Ils ont fait appel à la police, qui n’a évidemment rien fait. Elle prétendait que je n’étais jamais arrivée à Erevan. Je ne sais pas vraiment comment il s’y est pris. Peut-être mon bourreau s’était-il lassé de moi comme je l’avais imaginé ? Il aurait pu me tuer ou me  faire tuer. Etait-ce un autre de ces tours pervers ? Me laisser en vie pour que je craigne à chaque instant pour ma vie, pour mes enfants ?

Il m’a fallu de longs mois pour me remettre psychiquement. En suis-je vraiment remise ? A vous de me le dire. Evidemment, je n’ai pas pu porter plainte. Qui m’aurait crue ? Personne. La parole d’une traînée qui avait épousé un Azéri, contre celle d’un héros de la guerre. Je n’ai même jamais pu parler avec mes enfants de ce que j’avais vécu. J’avais honte. Trop honte. Ils étaient devenus adultes, sans que je puisse être là, auprès d’eux pour les élever. J’ai pu récupérer mes papiers grâce à ma fille. Une fois, en Moldavie, avec ce médecin, j’ai failli en parler, lui dire la vérité mais je n’ai pas pu. Si l’anneau gastrique pouvait évacuer l’excès de poids et de souffrance, c’était parfait. Nous avons organisé, mes enfants et moi, mon départ pour la France. Une tante qui réside à Bagnères-de-Bigorre m’a accueillie officiellement. J’ai rejoint la France régulièrement avec un visa touristique. Il me faut obtenir le droit d’asile. Evidemment, depuis ma sortie de réclusion, je n’ai pas perdu un gramme. La pose de l’anneau gastrique est mon seul espoir. »

 

Lorsque le récit s’est interrompu, j’avais la bouche sèche. Ovsanna semblait soulagée d’un grand poids, mais qui peut savoir ? La voix de Miléna s’était brisée à plus d’une occasion, mais elle avait tenu. Je l’en remerciais. Elle devait être épuisée. L’entretien avait duré plus de deux heures. J’avais la sensation d’avoir été pilonné, comme si j’avais vécu ces scènes de viol et de torture par procuration. Comment digérer de telles violences ? Nous étions bien au-delà de l’anneau gastrique. Comment accuser réception de ce qui nous avait été transmis ? Je ne pouvais le faire en quelques minutes. Il fallait du temps, un temps suffisant. Miléna, elle-même, qui connaissait le contexte arménien et la guerre du Haut-Karabagh, avait été touchée, par le récit. « Que d’horreurs ont été commises pendant cette guerre, reprit-elle. Nous étions les victimes mais parfois, nous Arméniens, sommes allés trop loin. Il existe des gens méprisables chez nous aussi, comme ce Sauronyan. Je suis vraiment désolée. » J’ai demandé à Miléna si l’on pouvait imaginer une seconde séance de traduction. Elle en accepta le principe. Il ne me restait plus qu’à convaincre France Terre d’Asile de la nécessité d’un autre entretien avec traducteur.

 

Comment conclure un tel entretien ? On ne peut se contenter du simple récit de l’événement traumatisant, d’autant plus qu’Ovsanna décrit une succession d’événements qui a duré dans le temps. Il faut proposer une ouverture vers une élaboration qui montre à la personne qu’elle a été écoutée et que nous avons pensé avec elle. Il faut, par ailleurs, résister au désir d’apaiser et de rassurer. Ni dédramatiser, ni chercher à déculpabiliser.  La parole la plus violente que l’on puisse adresser à un rescapé est justement qu’il est rescapé, qu’il a eu de la chance, que ça c’est positif, etc. Que renvoyer à Ovsanna qui ne contribue pas à la figer dans un statut d’éternelle victime ? J’ai repris quelques éléments de son récit : la guerre du Haut-Karabagh (avec prudence car j’en ignorais le contexte), la mort de son mari azéri, les violences perpétrées par Sauronyan. J’ai insisté sur les ressources qu’elle avait su mobiliser pour survivre. Elle ne s’était jamais vraiment laissé abattre mais avait toujours cherché une porte de secours. Sa prise de poids était une des solutions qu’elle avait trouvées pour survivre. Il faudrait le prendre en compte quand nous aborderions la question de l’anneau gastrique. Je n’ai surtout pas cherché à la consoler. Il s’était passé ce qu’il s’était passé. Il n’est pas possible de l’annuler.

Lorsqu’une personne est confrontée, comme Ovsanna, à un événement traumatique, elle éprouve généralement une peur intense, un sentiment d’horreur qui la paralyse. Par la suite, des symptômes spécifiques peuvent apparaître. La perception de la réalité, des activités de la vie courante est amoindrie. La personne se sent perdue, elle a l’impression de vivre dans un monde irréel. Elle ressent moins les émotions, se détache des autres. C’est ce que décrivit Ovsanna, quand elle évoqua les suites du viol collectif dont elle avait été victime. Elle avait perdu conscience de ce qui se passait autour d’elle. Elle traversa cette période comme elle l’aurait fait d’un rêve. Elle avait perdu ses repères temporels. Elle n’évoqua pas de cauchemars mais dit qu’elle n’arrivait pas à oublier le « pire moment de sa vie ». Elle relia ses troubles du sommeil à son poids mais ils pouvaient tout à fait s’inscrire dans le cadre d’un traumatisme psychique. Des souvenirs soudains de l’évènement qui surviennent sans avertissement sont assez intenses pour entrainer des pleurs ou de fortes émotions. L’exil lui a permis d’éviter d’être confrontée aux objets familiers, aux situations et aux personnes rattachées, de près ou de loin, à l’événement traumatique. Jusqu’à cet entretien, elle faisait des efforts pour éviter les pensées, les sensations, les activités, les situations, les gens ou les conversations liées à l’évènement traumatique. Ce comportement d’évitement incluait même le retrait face à ses enfants et à une partie de sa famille. Elle rapporta, enfin, l’apparition de symptômes anxieux qui se manifestaient par des difficultés de concentration, de l’irritabilité accrue, des réactions de sursaut exagéré, de l’agitation motrice, de l’hypovigilance, une transpiration excessive et des palpitations. Si la prise de poids avait probablement été la solution qu’elle avait trouvée pour faire face à la situation, sa problématique psychique ne s’y résumait pas. Ces différents éléments cliniques en tête, je lui ai proposé un rendez-vous deux semaines plus tard. J’allais avoir des démarches à faire.

 

La première consistait à rendre compte à mes collègues de cet entretien lors de notre réunion hebdomadaire consacrée aux premières rencontres. Le premier lundi de l’année n’est jamais le bon moment pour évoquer des contenus délicats. Notre psychologue rentre de vacances. Chaque soignant éprouve le besoin de présenter ses prises en charge les plus délicates, celles qui ne sauraient attendre. C’est un peu la foire d’empoigne. On s’écoute peu, contrairement aux autres lundis. C’est de l’abattage. J’ai donc décidé d’attendre mais il me fallait quand même l’avis de Bruno, notre psychanalyste. L’entretien avait été tellement éprouvant psychiquement qu’il me fallait prendre du recul. Il me semblait que toute cette histoire me dépassait, qu’il fallait proposer à Ovsanna un long travail psychothérapique qui l’aiderait à digérer ces agressions répétées. Je cherchais, peut-être aussi, à me défausser de cette prise en en charge, sur des mieux formés, des plus compétents.  Que je n’ai plus à entendre ces horreurs. Que je n’ai plus à les porter. Je m’en ouvrais donc à Bruno qui fut un auditeur attentif. J’ai évidemment beaucoup synthétisé. Il me répondit qu’une psychothérapie n’était pas possible. Même avec un traducteur. D’une langue à l’autre les signifiants, outils de la psychothérapie, sont différents. Il n’est pas possible pour le thérapeute de les entendre comme ils devraient pouvoir être entendus. Je fus convaincu par ses arguments et par l’estime que j’avais pour lui. Ce n’est pas quelqu’un qui fuit les complications. Si lui me disait que ce n’était pas possible et bien c’est que ça ne l’était pas.  Pas de psychothérapie donc, ni de certificat.

Je suis allé voir un des psychiatres du CMP pour essayer d’obtenir le sésame. J’essuyais encore un refus argumenté : « Tu comprends, si nous cédons une fois, nous cèderons pour toutes. C’est une position de principe. Si les chirurgiens veulent des certificats qu’ils recrutent un psychiatre ou un psychologue. » Bien sûr que je comprenais, mais je trouvais ça un peu raide, comme si à notre façon administrativo-syndicalo-thérapeutique nous rajoutions l’abandon à la torture. Je ne me voyais pas demander à Miléna de traduire que nous ne pouvions rien faire pour Ovsanna. Ce serait comme de la non-assistance à personne en danger.

Puisque l’impossible était par définition … impossible, il me fallait me concentrer sur le possible. Pourrais-je trouver un psychologue privé qui accepterait de remplir le certificat ? Je testais mes collègues, puis les travailleurs sociaux. Une assistante sociale avait entendu parler d’une psychologue qui consentait à rédiger le document salvateur. Je pris contact avec elle et lui expliquais la situation. Elle me dit qu’elle ne faisait pas de certificats de complaisance mais si je lui garantissais que je voyais Ovsanna régulièrement dans un travail d’inspiration psychothérapique, elle le  ferait. Yes !

Pouvais-je lui proposer un travail d’inspiration psychothérapique alors que nous ne parlions pas la même langue ? Bien sûr que non. Bruno avait raison. Que pouvais-je faire d’autre alors ?

Je pouvais être disponible. Etre présent et cheminer avec Ovsanna au fur et à mesure du travail psychique qu’elle serait en mesure d’accomplir, en attendant que sa maîtrise du français devienne telle qu’un véritable contenu psychique puisse apparaître. Après tout, elle parlait arménien, russe et géorgien. Pour peu qu’elle soit en situation, elle devrait pouvoir apprendre le français sans difficultés majeures. Il ne me restait plus qu’à l’y encourager.

Bien sûr, mes ambitions soignantes n’étaient pas très élevées mais au moins Ovsanna ne se sentirait pas abandonnée par les soignants de son pays d’exil. Ce dispositif commençait à ressembler à quelque chose d’accueillant.

 

Ovsanna me semblait avoir été violentée au sein d’un contexte dont j’ignorais tout. Quel était l’impact de la guerre du Haut-Karabagh sur sa vie en Arménie ? Mohamed, son mari, était-il, lui aussi, comme elle le pensait, une victime de Sauronyan ? Azéri dans une Arménie en guerre n’était-il pas, de toute façon, condamné ?

Ma perception de sa situation était entièrement modelée par un récit qui avait suscité en moi colère et tristesse. J’étais incapable d’apprécier ce qu’il y avait de singulier dans son parcours. Il me fallait me désengluer afin de pouvoir penser et surtout me représenter ce qu’elle avait vécu.

J’ai lu et relu mes notes. Je les ai comparées avec le document envoyé à l’OFPRA. Pour m’en détacher.

J’ai étudié ensuite une carte de la région. J’ai repéré la Géorgie, l’Arménie, la Moldavie, l’Azerbaïdjan, le Karabagh. J’ai suivi du doigt le trajet d’Ovsanna. J’ai ensuite cherché les paysages. Le mont Ararat s’est imposé à moi comme il s’impose, je pense, à  tout habitant de la région. Visible de toutes parts en Arménie, il appartient à la Turquie depuis 1921. Comme un rappel constant du génocide et de ses conséquences territoriales. Des images de campagne, de villes, des couleurs, des musiques même ont ainsi enrichi un imaginaire un peu trop romantique.

J’ai toujours eu un faible pour les peuples sans état. Arméniens, Palestiniens, Irlandais, Juifs, Tibétains, Tsiganes ; nomades en tous genres qui se rient des frontières et des organisations étatiques, m’ont toujours fasciné. Jusqu’au jour où ils s’installent et érigent, à leur tour, des murs, des frontières, des prisons. L’Arménie pour moi, c’était le génocide perpétré par les Turcs, un peuple évincé de sa terre, dispersé, quelques chansons de Charles Aznavour. Une vision plutôt idéalisée qui me rendait a priori sympathique n’importe quel arménien. Ces rêveries avaient besoin d’être actualisées, d’être confrontées à la réalité.

Il me restait à découvrir cette guerre du Haut-Karabagh dont je ne connaissais ni les tenants, ni les aboutissants. Le nom de cette région évoquait davantage le Chat Botté de Charles Perrault et le fameux Marquis de Carabas, qu’une guerre meurtrière qui ensanglanta le Caucase entre février 1988 et mai 1994.

J’allais donc chercher sur Internet.

J’appris ainsi que l’arménien était une des langues indo-européenne qui avaient le mieux conservé le système de déclinaisons primitif.  Il présente des ressemblances avec le grec ancien. Il n’est devenu une langue écrite qu’au début du Vème siècle avec l’invention de l’alphabet arménien qui prit le  nom  de grabar. L’arménien parlé dans la diaspora est l’héritier direct du grabar et de l’asxarabar (sa forme populaire). L’arménien oriental parlé en Russie s’est éloigné du grabar originel. Ni passé, ni futur antérieur n’existe en arménien. D’une façon générale, l’arménien préfère le participe, l’infinitif aux propositions relatives ou conjonctives. C’est le genre de connaissances qui ne sert directement à rien, sauf à comprendre le style des différentes traductions et les problèmes de concordance des temps, mais qui me met dans l’ambiance. Avant de débarquer dans la vie d’une femme ou d’un homme, il me faut m’imprégner de ce que je nomme le décor. « Respirer les senteurs de la rue, écouter les cris des gosses dans la cour de l’école voisine et percevoir au loin, les consignes gueulées par les ouvriers perchés sur leur grue. »[2] Avant de poser les pieds dans une autre existence, j’ai besoin d’observer les fenêtres et les maisons autour, de me laisser pénétrer par tout ce qui compose l’ordre et le désordre[3]. « Poser son regard sur l’horizon d’un autre avant de sonner à sa porte, à sa vie. »[4] L’arménien, la guerre du Haut-Karabagh font partie du décor d’Ovsanna. Je m’en imprègne. Flâner, par la pensée, place de la  République, à Erevan, m’arrêter devant la façade de l’hôtel Arménia, superbe bâtisse en tuf rose, poursuivre ma promenade vers le parc aux 2750 fontaines, m’attabler à la terrasse d’un des nombreux cafés qui fleurissent tout autour des bassins, et, imaginer que je vois passer Ovsanna et Mohamed, au temps où ils étaient heureux. Retrouver cette même place, quelques années plus tard, envahie par les cris et les vociférations. La foule hurlait sa haine des Azéris, elle s’apprêtait à lyncher ceux qui lui tombaient sous la main pendant qu’Ovsanna et Mohamed rentraient du travail en rasant les murs.  Est-ce là l’horizon d’Ovsanna ? Le décor de sa tragédie ?

J’ai aussi découvert quelques poètes arméniens qui chantaient, tous la légende arménienne, « dans les miroirs du temps, sur les  portes en croix, dans les rires, les pleurs et les livres. »[5] Une légende dont la seule montagne enterre la misère. J’avais ainsi, la sensation d’être plus proche d’Ovsanna, de me rapprocher de son système de référence. Je n’allais certes pas me mettre à apprendre l’arménien.

Je compris ainsi qu’elle pouvait passer d’une frontière à une autre sans grand dommage. Elle était davantage attachée à la langue arménienne, à sa culture qu’au pays lui-même. La Géorgie, même la Russie, c’était pour elle encore l’Arménie, son Arménie. Elle ne pouvait être nationaliste. Mohamed, son mari, n’était pas du tout dans le même registre de pensée. Il n’était arménien que dans les frontières de l’Arménie, il ne pouvait pas quitter la république.

J’approfondis donc l’histoire de l’Arménie, et, notamment celle du génocide perpétré en 1915, par les Turcs. Le conflit du Haut-Karabagh, dans lequel Ovsanna s’était retrouvée prise, malgré elle, a certes ses sources dans la désintégration de l’empire russe en 1917, mais il est impossible de comprendre ses aspects nationalistes, sans penser au génocide qui l’a précédé. Un peuple meurtri, dont le territoire a été annexé par un peuple plus fort, plus puissant, qui a tenté de le rayer du monde des vivants, ne peut qu’être obsédé par l’espace qui lui reste. Le Turc (et l’Azéri qui lui ressemble) est forcément perçu comme un oppresseur. Il n’est, au mieux, que toléré. Avec ou sans guerre, Mohamed ne pouvait être arménien.

J’ignore si Ovsanna était une citoyenne engagée ou simplement une mère de famille qui essayait de vivre dans un monde instable. Ses propos n’en avaient rien laissé paraître. Pour mener à bien ses études, elle pouvait passer de Géorgie en Arménie, sans état d’âme. La politique semblait lui être un mal nécessaire. Si quelqu’un lui avait posé la question, elle aurait répondu qu’elle ne faisait pas de politique, comme nombre d’entre nous. Dans un tel  contexte, son mariage avec un Azéri, était une trahison. Amour et politique font rarement bon ménage.

Nous aimerions tant être libres. Nous mettons en avant notre individualité, notre libre-arbitre. Et pourtant. Notre vie est dirigée, fabriquée, tramée par des causes qui remontent parfois à un siècle. Il  en va ainsi de l’existence d’Ovsanna.

Que savons-nous de la guerre ? Des images de films. Les actualités télévisées. Quelques lectures. Nous n’en savons rien. Depuis la guerre d’Algérie, ce fléau nous a été épargné. Comment pourrions-nous ressentir ce que vit une personne dans un pays en guerre ? Qu’il soit soldat ou civil. En uniforme ou victime potentielle. Marie, en Palestine, y a été confrontée. Pas besoin de l’expliquer, elle faisait partie de son quotidien. Elle le partageait avec les personnes qu’elle rencontrait même si leurs places ne pouvaient être tout à fait les mêmes. Elle était d’emblée en communication avec elles.

La guerre, pour moi, est une donnée théorique, une pure représentation. C’est pour cette raison que je vais en décrire les contours. Je sais bien que ça freine le texte, que ça ralentit sa progression, que ça implique un effort pour un lecteur qui a déjà beaucoup donné. Je sais bien qu’au fond ça ne sert à rien, que jamais je ne pourrais vraiment ressentir ce que ça fait de vivre dans un pays en guerre. Les histoires de la guerre 39-45 que mon père m’a léguées ne peuvent me tenir lieu de vécu. Et pourtant. S’il n’y avait eu cette guerre, mon père n’aurait jamais connu ma mère. Je ne serais pas né. Ma mère, comme Ovsanna, a dû quitter son pays, l’Allemagne, pour la France. Un voyage plus court certes. Elle n’avait pas, non plus, vécu les mêmes horreurs.

La guerre, pour mon père, n’était pas synonyme de tragédie, au contraire. Petit paysan breton, il s’était engagé en 1945, à 20 ans. Il avait participé à l’occupation de l’Allemagne. Lui qui n’était jamais sorti de son trou avait découvert le monde. Il avait été déniaisé par une plantureuse allemande qui l’hébergeait. Il avait appris sa langue.  Il s’était épanoui au point de regretter d’avoir dû renoncer à l’état de soldat à la mort de son père. Il en aurait bien fait sa carrière. La guerre qui évoque la mort au plus grand nombre était, pour mon sous-officier de père, synonyme de vie. Mon père proclamait urbi et orbi qu’il avait été militaire, qu’il avait combattu les allemands. Il en était fier. Ma mère, elle, cachait ses origines. Mon père ne m’a jamais parlé que des à côté de la guerre. Je ne me souviens pas qu’il ait évoqué le moindre combat. Avait-il tué ? Je n’en sais rien. La guerre, dans ma famille, était une réalité contrastée. Fierté pour l’un, honte pour l’autre. Je ne suis pas certain que mon père n’ait pas choisi d’occulter certains faits. J’ai du mal à imaginer que l’occupation française en Allemagne n’ait été qu’harmonie et concorde. Que je le veuille ou non, cette césure entre les vécus maternel et paternel, colore mon écoute des récits de guerre.

Aujourd’hui, nous en savons collectivement un petit peu plus même si les morts de Charlie et ceux du 13 novembre illustrent un autre type de guerre. Il ne s’agit plus de conquérir un territoire mais de combattre une façon de vivre, de penser et de croire. Quoi qu’il en soit la guerre a fini par nous rattraper.

Naître dans le Caucase n’est pas une sinécure. L’histoire des « peuples » qui l’habitent n’est qu’une longue tragédie entrecoupée de rares moments paisibles. Les frontières sont mouvantes. Elles furent à peu près stabilisées par les tsars. La révolution d’octobre entraîna une redistribution des cartes. Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie, les trois « nations » du Caucase déclarèrent leur indépendance en 1917 et fondèrent une république autonome qui ne dura que trois mois. Les antagonismes étaient trop forts. Il s’ensuivit une série de combats entre Azéris et Arméniens. La cause en était déjà le Haut-Karabagh, une enclave arménienne, montagneuse, située en plein territoire azéri. Le Karabagh a la taille d’un département français. Il est habité par 120 000 personnes dont 95 % d’Arméniens.

Les soviétiques, lorsqu’ils prirent le pouvoir, plutôt que d’intégrer le Karabagh dans la République d’Arménie, l’attribuèrent à la République d’Azerbaïdjan. Dans le même temps, ils créèrent l’enclave du Nakhitchevan peuplée d’Azéris mais séparée par l’Arménie du reste de l’Azerbaïdjan. Diviser pour régner. Tout était rassemblé pour que les relations entre les deux peuples soient explosives. Ni Ovsanna, ni Mohamed n’étaient nés, mais leur destin était en train de s’inscrire, comme celui de centaines de milliers de Caucasiens.

L’Arménie est catholique, l’Azerbaïdjan chiite. Le conflit ethnique se doublait donc aussi d’un conflit religieux. Les aspects géopolitiques n’étaient pas absents, le pétrole de Bakou, suscitait bien des convoitises. Les deux petits états sont entourés (cernés ?) de puissants voisins : la Turquie, l’Iran et la Russie ; ils sont l’objet d’enjeux stratégiques qui les dépassent.

La petite république d’Arménie, quoi qu’il en soit, avait toujours refusé de reconnaître le diktat russe et constamment contesté sa légalité. Même sous Staline. Les militants du Parti de l’Unité Nationale avaient été arrêtés, condamnés au goulag où nombre d’entre eux étaient morts, trois d’entre eux furent même fusillés en 1979. Ce sont des héros dont on se raconte les exploits en boucle.

Les autorités azerbaïdjanaises, de leur côté, ont tenté de restreindre les liens entre l’enclave et l’Arménie. Elles ont mené une politique de « désarménisation » active en déplaçant la population indigène et en visant à son assimilation. Ce conflit larvé a couvé tout au long des années soviétiques. L’affaiblissement puis la chute de l’URSS ont soufflé sur les braises déclenchant un gigantesque incendie qui allait embraser la région bien au-delà du Caucase.

En 1988, l’arrivée au pouvoir de  Mikhaïl Gorbatchev et sa politique de perestroïka et de glasnost constitua une opportunité dont les dirigeants du soviet régional du Karabagh se saisirent. Ils votèrent l’unification de leur région autonome, avec l’Arménie, le 20 février 1988. Gorbatchev s’opposa à cette décision unilatérale. Les Azéris se mobilisèrent sur le champ. Des heurts ethniques se produisirent très vite entre Arméniens et Azéris au Karabagh. Le 22 février 1988, près de la ville d’Askeran, une confrontation directe dégénéra. Une cinquantaine d’Arméniens furent blessés, deux jeunes Azéris furent tués par un policier. Ce « clash d’Askeran » fut le prélude au « pogrom de Soumgaït ». Prenant la parole lors des manifestations consécutives, des réfugiés azéris accusèrent les Arméniens de « meurtres et d’atrocités incluant des viols de femmes ». En réaction, un pogrom fut lancé contre les résidents arméniens de Soumgaït, une petite ville située à 25 kilomètres de Bakou qui compte deux mille résidents azéris d’Arménie. Il en résulta la mort de 32 personnes. Pendant trois jours, les Arméniens furent battus, violés et tués dans les rues de la ville, avant l’arrivée, le 1er mars, des forces soviétiques qui mirent fin aux émeutes. [Peu importe, pour nous le nom des villes, et même qui a tué ou violé, le conflit est inscrit dans l’histoire et la géographie de cette région. Il suffisait d’un prétexte, d’une simple étincelle pour que la région s’embrase.

 

Le conflit interethnique força la majorité des Arméniens d’Azerbaïdjan à se réfugier en Arménie et la majorité des Azéris d’Arménie à en faire de même en Azerbaïdjan. C’est le moment où les parents de Mohamed, et Ovsanna, tentent de le convaincre de quitter l’Arménie. Courage ou inconscience, il reste. Ils vont tenir, l’un et l’autre, quatre ans dans un environnement particulièrement hostile. Une forme d’aveuglement ? Déni de la réalité nationaliste de l’Arménie ? Travail souterrain de la pulsion de mort ? Déni de sa propre mort ou, au contraire, désir de risquer sa vie pour se sentir exister ?

Lorsque j’ai entendu Ovsanna évoquer les amis qui ne venaient plus chez elle, qui ne lui parlaient plus, je me suis dit qu’elle exagérait. Leur situation devait être pire que ça encore. Les manifestations anti azéries étaient quasiment quotidiennes.  Leurs collègues faisaient figure d’heureuses exceptions, ils firent preuve, eux aussi, d’un grand courage en les protégeant. Le quotidien du couple et des enfants devait être entièrement voué à la survie dans un milieu hostile.

Alors qu’Arméniens et Azéris du Karabagh  se lançaient dans une course à l’armement afin de se défendre, le pouvoir Azéri et Gorbatchev s’entendirent pour mener « l’Opération  Anneau » destinée à désarmer les militants arméniens de la région. Elle fut perçue à la fois par les officiels du Kremlin et par le gouvernement azerbaïdjanais comme un moyen pour intimider les populations arméniennes et leur faire abandonner leur désir d’unification[]. L’opération se révéla contre-productive par rapport à son but originel. La résistance arménienne initiale inspira des volontaires qui arrivèrent en masse d’Arménie, et l’opération ne fit que renforcer l’idée que la seule solution au conflit du Karabagh passait par un conflit armé ouvert. Le nom de cette opération m’interrogea. Ovsanna en avait-elle entendu parler ? Se pouvait-il qu’il fonctionne comme un signifiant ? Comme une métaphore de l’anneau gastrique ? L’opération chirurgicale mobiliserait-elle, elle aussi, les résistances d’Ovsanna ? Je gardais mes questions pour moi, n’ayant aucun moyen de les vérifier.

A l’automne 1991, la désintégration de l’U.R.S.S encouragea les belligérants. Cette dissolution fit disparaître tous les obstacles qui empêchaient l’Arménie et l’Azerbaïdjan de se lancer dans une guerre à grande échelle. En partant, les Russes avaient laissé suffisamment d’armes sophistiquées pour qu’il soit loisible de se massacrer allègrement. Cette guerre n’opposa pas seulement deux armées de métier mais des mercenaires venus d’un peu partout. En plus de la mobilisation par le gouvernement des hommes de 18 à 45 ans, de nombreux Arméniens se portèrent volontaires et formèrent des « tchokats », ou détachements, d’environ quarante hommes, qui, combinés à d’autres, étaient sous le commandement d’un lieutenant-colonel. Mordor Sauronyan servit, probablement, dans un de ces détachements. Etait-il déjà « endurci » ? La guerre lui servit-elle de détonateur ? Découvrit-il à cette occasion une vie plus riche que celle qu’il menait jusque-là ? Fit-il le même type d’expérience que mon père ? Parmi les nombreux motifs qui poussent l’homme à la guerre, le plaisir pris à l’agression et à la destruction n’est pas négligeable. La pulsion de mort est à l’œuvre en chacun de nous. Elle se met à détruire en se tournant vers l’extérieur, contre autrui, pour préserver sa propre vie. Le retournement de « ces forces pulsionnelles vers la destruction du monde extérieur soulage l’être vivant et a nécessairement un effet bénéfique ». [6] La guerre soulage le sujet de ses symptômes par le déchaînement de la violence pulsionnelle. Le sujet ne se sent pas responsable de ce qu’il fait. Sa conscience morale se dissout dans la foule et dans l’identification au leader. Il peut de cette façon,  à moindres frais, satisfaire une jouissance sans limite. C’est ainsi qu’il dût s’endurcir et grimper dans la hiérarchie paramilitaire. Il est même possible que les Moudjahidines qui vinrent persécuter Mohamed à son travail aient été les camarades de guerre de Sauronyan. Au début, beaucoup de ces hommes choisirent quand et où servir, et agirent de leur propre initiative, rarement sans défection, lors d’attaque ou de défense de lieux plus ou moins stratégiques. L’insubordination directe était fréquente, beaucoup d’hommes ne se présentaient pas et dépouillaient les corps des soldats morts.

La convention de Genève qu’aucun des deux pays n’avait signé n’était pas respectée. Les civils ne furent donc pas épargnés. Les belligérants s’accusèrent d’ailleurs mutuellement de crimes de guerre. Un homme fragile, acteur plus ou moins consentant de ces horreurs, pouvait facilement basculer et vouloir se venger, par les moyens que lui donnait le pouvoir, de ceux qui l’avaient humilié.

Je ne ferai pas l’historique de cette guerre qui se poursuit encore d’une manière larvée.  Elle dura officiellement jusqu’à l’obtention d’un cessez-le-feu en 1994. Elle fit 30.000 morts, engendra des massacres, et créa des centaines de milliers de déplacés. Vingt-deux ans après le cessez-le-feu, ce conflit demeure l’un des multiples conflits gelés de l’ex-URSS. [Le Karabagh reste sous le contrôle du gouvernement de la République du Haut-Karabagh qui s’est proclamée indépendante aux cours des années 90. Ni la communauté internationale, ni l’Azerbaïdjan ne lui reconnaissent son statut, si bien qu’elle reste de fait une région de l’Azerbaïdjan. Les désaccords s’en trouvent multi-polarisés et aucun effort de médiation n’a pu aboutir à un désamorçage du conflit. De part et d’autre, les menaces fusent à propos d’une éventuelle nouvelle guerre, des tirs sont échangés et engendrent des pertes humaines des deux côtés. La reprise des combats entre les forces arméniennes et les troupes azerbaïdjanaises, le vendredi 1er avril 2016, a fait quelque 60 morts, majoritairement azerbaïdjanais. Le 5 avril, un cessez-le-feu bilatéral est entré en vigueur le long de la ligne de contact, mettant fin aux hostilités les plus meurtrières depuis la trêve instaurée entre Erevan et Bakou en 1994.

Cet équilibre est fragile et peut être remis en cause à tout instant.

Ce passage par l’histoire et la géopolitique ne me fut pas inutile. Il me permit de mieux connaître le contexte dans lequel Ovsanna était prise. J’ai réalisé qu’il n’y avait pas d’un côté les bons Arméniens et de l’autre les méchants Azéris. Les Caucasiens sont pris dans des enjeux qui les dépassent. Leur situation géopolitique les contraint à s’affronter. La paix ne peut être que provisoire. Certains des traumatismes subis par Ovsanna sont directement liés à ce conflit, d’autres à la personnalité « perverse » de Sauronyan qui n’aurait été, sans cette guerre, qu’un petit fonctionnaire minable sans réel pouvoir de nuisance. Je compris également que l’histoire d’Ovsanna me touchait plus profondément que je ne le pensais. Son vécu et celui de son mari faisait écho, d’une façon souterraine à celui de mes parents. Je ne connais de leur parcours que quelques bribes qui ne tiennent pas vraiment debout. Entre ma mère, allemande, protestante qui parlait peu de son passé et mon père, soldat prolixe qui contait son existence autant qu’il la vivait, il était difficile de démêler le vrai du faux. Morts tous deux alors que j’étais très jeune, ils m’ont transmis un trou noir de treize ans. Qu’a fait mon père pendant l’occupation allemande ? Quand et comment se sont-ils vraiment rencontrés ? Qu’ont-ils fait pendant les treize années qui ont précédé ma  naissance ? Je ne sais et le saurais-je qu’il y aurait de toute façon un inconnu fondamental. Ma difficulté à aller au bout de ce texte s’origine dans cette série de questions dont je ne sais que faire.

Les médias ont très peu parlé de ce conflit, c’est aussi, malgré tout, pour cette raison que je me suis décidé à en écrire quelques étapes. Il est des guerres dont personne ne parle. Elles n’existent pas. Les candidats au droit d’asile ont plutôt intérêt à venir d’un pays ou d’une guerre suffisamment médiatisés.

 

France Terre d’Asile ayant donné son accord, vu le contexte, pour un second entretien, nous passâmes une dernière fois par le truchement de Miléna. L’entretien fut plus bref. Je demandais à Ovsanna si elle souhaitait rajouter quelque chose à son récit. Elle ne le souhaitait pas. Elle avait dormi vingt-quatre heures d’affilée, après le premier entretien. Sans se réveiller. Elle s’était sentie, enfin, soulagée d’un grand poids. Elle avait eu, à un moment, la sensation que le fait de parler, risquait d’ouvrir des vannes qu’elle ne saurait comment refermer. Elle craignait de perdre le contrôle et de sombrer dans la folie. Les mots que j’avais prononcés l’avaient rassurée. Savoir que je m’occupais du certificat, que cet aspect de sa demande était pris en compte, même si elle se rendait bien compte, qu’il y avait autre chose, lui avait permis de se rassembler.

Je lui donnais l’adresse de la psychologue et lui expliquais ses exigences. Nous trouvâmes facilement un accord. Restait à déterminer la langue des entretiens. Ovsanna y avait réfléchi de son côté. La fille de sa tante pourrait faire office de traductrice pour tout ce qui concernait les affaires courantes, le quotidien, le suivi gastrique et les histoires d’anneau. Pour les contenus plus intimes, elle trouverait une solution.

Ainsi commença un suivi qui dura un peu plus d’un an. Je lui donnais un rendez-vous par semaine, qu’elle ratait régulièrement. J’avais décidé d’être « coulant ». Ovsanna devait prendre en compte les disponibilités de sa nièce. J’avais une autre raison d’être « laxiste ». Ovsanna avait dû souffrir le rythme des présences de son agresseur. Elle ne savait jamais quel soir il ferait irruption dans son intimité. Il me semblait qu’en décidant quand elle viendrait ou pas, elle retrouverait un peu de liberté, un espace qui lui appartiendrait à elle. A moi de me débrouiller pour être disponible. Nos entretiens étaient brefs. L’effort demandé n’était pas si grand.

Il fallait prendre en compte le fait que j’étais un homme et que pour une femme abusée comme l’avait été Ovsanna, il est risqué de faire à nouveau confiance. N’étais-je pas un « abuseur » potentiel ?

Le quotidien occupait une grande place dans nos rencontres. Comment vivre ici et maintenant, avec peu de ressources ? Les cours d’informatique qu’elle donnait aux autres réfugiés. Les souvenirs traumatiques n’étaient plus parlés que d’une façon très épisodique « pour ne pas épouvanter [sa] nièce ». Ovsanna ayant refusé d’épouser Sauronyan, malgré leurs recommandations, une partie de sa famille la rendait responsable de ce qui lui était arrivé. Elle ne voulait pas mêler sa nièce à ça. Les plaintes somatiques occupaient beaucoup de place. Elles étaient en général reliées à l’obésité mais je pense qu’Ovsanna n’était pas totalement dupe. Elle avait assez vite convenu que sa prise de poids était une sorte d’enveloppe physique de protection, qui palliait l’enveloppe psychique, qui n’avait pu la protéger des agressions. Son corps parlait parfois pour elle. 

 

Un matin, je l’ai vue arriver triomphante. Elle avait trouvé un ordinateur doté d’un programme de traduction suffisamment fiable, pour traduire mes propos en arménien et les siens en français. Nous pûmes ainsi avancer, par écrit. Je tapais mes questions, mes remarques en français, le logiciel les traduisait, en passant par les caractères arméniens. Ovsanna me répondait de l’arménien vers le français. Ce fut une expérience assez étonnante, dans le sens où, le logiciel travaillait constamment. La traduction se faisait petit à petit, au fil des mots. Les phrases de l’un et de l’autre se transformaient au fur et à mesure, jusqu’au moment où, nous nous arrêtions. Nous  avions l’impression de voir la pensée de l’autre à l’œuvre. Nous pûmes ainsi revenir sur ses traumatismes et sur les émotions qu’ils avaient suscitées : la culpabilité de n’avoir pu protéger Mohamed, la honte d’avoir couché avec son bourreau, de l’avoir séduit malgré elle, d’être responsable de ce qui était arrivée à elle et à sa famille, d’avoir abandonné ses enfants. A chaque fois, je lui ai signifié que, c’était elle la victime, que tout héros arménien qu’il fut, Mordor Sauronyan méritait d’être jugé pour ses crimes. Elle se rendit compte également que la nuit précédant le viol collectif, elle avait su secouer ses chaînes. Sauronyan n’était plus alors que l’étudiant misérable qui ne savait pas y faire avec les femmes. Il s’était vengé, certes, et comment, mais ne l’avait plus jamais touché depuis. Cette nuit-là, elle avait pris sur lui un tel ascendant qu’il avait dû faire appel à des nervis pour tenter de venir à bout de sa résistance. Il avait eu une réaction d’impuissant. Elle put ainsi, revisiter d’une autre manière, cette séquence. Ça n’annulait pas le viol collectif, ça en modifiait simplement le sens. 

Ma connaissance toute neuve de la guerre du Karabagh lui permit de s’interroger sur ce que le destin de Mohamed avait de commun avec celui de nombreux autres Azéris pris dans la même tourmente. Elle put ainsi rattacher son vécu à quelque chose qui le dépassait : l’Histoire.

Il y eut à partir de ce moment-là, une alternance entre les moments où elle parlait de son intimité, des épreuves qu’elle avait subies dans sa chair, où elle prononçait des mots qu’elle n’avait pu dire lors de notre premier entretien et la gestion courante du poids et de la préparation à l’opération.

Lors de notre avant-dernière rencontre, celle qui précédait l’opération, afin de symboliser le travail que nous avions accompli ensemble et celui qui restait à faire, je lui offris une matriochka[7]. Il m’est rarement arrivé d’offrir un objet à un patient. A chaque fois, il s’agissait d’un objet chargé d’un sens qui avait été travaillé au cours des soins. Le cadeau était évidemment le produit du contre-transfert. Le but était soit de dynamiser le travail en cours, soit de préparer sa terminaison. La matriochka visait à lui adresser un message dans une langue qu’Ovsanna pouvait comprendre. Ovsanna avait aussi un cadeau pour moi. Il est plus fréquent que les patients offrent des cadeaux aux soignants qui les refusent souvent. Que l’avant-dernière séance, celle qui précédait l’opération de l’anneau, soit l’occasion d’un échange de cadeaux avait une véritable valeur transférentielle. Elle témoigne du chemin parcouru. Je n’aurais pu souhaiter plus beau cadeau que ce poème écrit en arménien et sa traduction. Ces huit quatrains (dans la version arménienne) mirent fin, en beauté à  notre travail.   

 

« Je vole au-dessus des marais sombres, au-dessus et dans la brume, je regarde, je ne marche pas, je vole.

Il n’y a rien dont je ne me souvienne pas. Je vole au-dessus des hautes herbes mais pas très haut.

Tout à coup, un chasseur jaloux m’a tiré dessus, mes ailes sont collées au sang. Je n’aime pas me souvenir de ce moment, je le déteste car j’ai perdu l’amour.

J’ai perdu la force de voler avec les autres oiseaux dont je faisais partie. Je suis tombée à terre, j’ai oublié le ciel.

J’ai vu le chasseur jaloux tirer, j’ai vu l’oiseau tomber dans les marais, il a failli se noyer dans la tourbière.

C’est un rêve, je vis, je ne suis pas abandonnée, je suis cet oiseau blessé, je veux à nouveau apprendre à voler.

Peut-être au-dessus du marais, aller à la rencontre d’un rayon de lumière, non très haut, mais pouvoir voler pour survivre dans cette vie, avec ces problèmes quotidiens, avec ses joies et ses peines.

Laisser la place au bonheur et à la bonne volonté et chasser le mal, loin de moi. »

 

Nous nous revîmes encore une fois. Quelques mois après la pose de l’anneau. Elle revenait de la maison de repos où elle avait consolidé l’opération par une cure diététique. « J’ai perdu quinze kilos ». Ce furent les premiers mots qu’elle m’adressa en français.

 

Que cette femme de 190 kilos puisse s’identifier à un oiseau qui vole libre, non pas dans le ciel, mais au-dessus des marais que je devine être une métaphore de la guerre du Haut-Karabagh, qu’elle transforme ce vécu d’horreur en un récit poétique, qu’elle se souvienne de tout, que Sauronyan devienne un simple chasseur jaloux montre l’importance du travail psychique accompli.

J’ai mis tant de temps à écrire ce texte. Il m’a tellement coûté qu’il pourrait constituer une sorte d’art de soigner. L’équivalent d’un art poétique. Un texte long pour des soins relativement brefs. Peu importent les actes, ce n’est pas ce qui compte dans cette histoire. J’aurais pu les multiplier sans apporter quoi que ce soit à Ovsanna. Le gestionnaire aurait, certes, été content mais le soignant serait passé à côté. Il aurait raté Ovsanna. L’essentiel du soin a été effectué hors sa présence physique. Je me suis psychiquement mis au travail. J’ai vécu diverses émotions, de la colère à la révolte, de la tristesse au chagrin. Je me suis  laissé modeler. Pas passif, non, malléable. J’ai été Ovsanna et Mohamed. J’ai été, aussi, Mordor Sauronyan. Je n’ai pas aimé cette expérience mais il me fallait éprouver sa cruauté pour m’en défaire et permettre à Ovsanna de la dépasser. J’ai rencontré, en cours de route, mes propres impasses, celles liées au passé, pour moi, inconnu de mes parents. Il y était question de guerre, d’exil, de langue étrangère que l’on ne parle pas ou que l’on parle trop.

Je les ai réservées comme on dit en cuisine. Mises de côté, en attente. Je me suis souvenu des dix jours que j’avais passés en Allemagne chez ma grand-tante. Elle avait décidé de me faire rencontrer tous les membres vivants de la famille élargie de me mère. Chacun m’avait raconté son histoire. Avec mon allemand d’école, je ne pouvais ni la comprendre ni être sûr de ce que j’avais compris. Nul ne parlait français. Je suis reparti avec plus de questions que de réponse. Ma grand-tante, ne sachant pas ce que je mangeais, avait opté pour le menu complet. J’avais le petit-déjeuner et le goûter allemand et le déjeuner et le dîner français. J’ai pris quatre kilos en dix jours.  

Je n’ai jamais revu Ovsanna. J’eus régulièrement de ses nouvelles par les Arméniens qu’elle m’adressa. Ils étaient tout surpris que je ne parle pas leur langue mais savaient que de toute façon nous trouverions un moyen, de nous comprendre. Je dois dire que des différents récits que j’eus à entendre, le sien ne fut pas le pire. Majors arméniens, colonels russes, capitaines azéris ont su faire preuve d’une très riche imagination pour malmener, torturer, violer, ravaler au rang d’objets ceux qui eurent la malchance de tomber entre leurs mains. J’ai depuis cessé de travailler au CMP et quitté la région.    

Le soin n’est pas qu’une affaire d’oreille. Il ne suffit pas d’écouter. Surtout quand les partenaires du soin ne parlent pas la même langue. Il faut laisser cheminer en soi, accepter d’être transformé par l’expérience, courir le risque de se perdre pour que l’autre puisse s’y retrouver. On soigne avec ces petits cailloux psychiques là. Les bottes de sept lieues ne servent qu’à fuir l’ogre (le Sauronyan parfois) qui dort en nous. Il faut se retrousser les manches et aller à la rencontre de ce qui vient, sans hâte et sans trop de peur. Bien sûr, je n’étais pas seul. Ovsanna était là aussi. C’est elle qui impulsait le mouvement. Je n’avais qu’à marcher à son rythme pour la suivre. Son poème limpide. Elle n’était pas abandonnée. Elle a pu apprendre à voler, à nouveau. Survivre aux problèmes quotidiens, avec ses joies et ses peines. Laisser la place au bonheur et à la bonne volonté, chasser le mal au loin. Ce ne fut pas une psychothérapie, au sens classique du terme, mais « laisser la place au bonheur », n’est-ce pas le but des soins que nous proposons ?

 

 

 

[1] Un seuil se franchit tout autant pour entrer que pour sortir. Au moment où j’écris ces mots, je suis sur le départ. C’est un passage que ces textes m’aident à franchir.

[2] VINCENT (G), Djebel, Jigal Polar, Marseille, 2016, p.45.

[3] Sébastien Touraine, le détective privé, ex-flic, créé par Gilles Vincent décrit ainsi son approche de ses clients. J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de liens avec ma pratique professionnelle.

[4] Ibid., p. 45

[5] Rouben MELIK (1921-2007), Poète arménien francophone

[6] FREUD (S), « Pourquoi la guerre ? », in Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, 1985, p. 211.

[7] Les poupées russes ou matriochkas sont des séries de poupées de tailles décroissantes placées les unes à l’intérieur des autres. Le mot matriochka est dérivé du prénom féminin Matriona, traditionnellement associé à une femme russe de la campagne, corpulente et robuste. On parle aussi parfois de poupée  gigogne, en référence à la marionnette de la Mère Gigogne, qui représente une grande et forte femme entourée d’enfants.

 

 

 

Texte de Dominique Friard – 2018

 

 

 

L’homme qui voulait de l’humeur vitrée dans les yeux

L’homme qui voulait de l’humeur vitrée dans les yeux

 

Fernand est né à Sorgues dans les années trente. Il entre dans notre unité de gérontopsychiatrie en août 2007. Dès le premier soir où je le rencontre, à ma prise de poste d’infirmière de nuit, il m’étonne. Il sourit très calmement, me souhaite le bonsoir, s’efface pour laisser passer une dame qui sort de la salle commune et me demande très aimablement de lui ouvrir la porte de sa chambre. Il me parle du temps, de l’époque où il jouait du piano. Je ne sais pourquoi mais lors de ce premier entretien me viennent à l’esprit, en voyant Fernand, les cheveux blancs sur les épaules de Ludwig von Beethoven.

 

« Nous n’avons plus rien à nous dire ! »

 

Je lis les éléments fournis par le dossier. Fin juillet, Fernand est amené par les pompiers à l’hôpital général d’Avignon. Il y est admis pour troubles du comportement et syndrome délirant. Aucun autre détail n’est noté ! Lorsqu’il me relate son histoire, il parle de piqûres, de produits occultants qu’on lui aurait injectés depuis dix ans qui ont entraîné une baisse de vision. Il se fait régulièrement agresser par des bactéries. La musique qu’il écrit lui a été volée par une société, il n’a donc plus de revenus. Le fait qu’il ait été pianiste lors de manifestations et de bals revient dans son histoire comme un leitmotiv.

Lorsque l’infirmière de l’unité d’accueil des urgences psychiatriques lui propose de rencontrer un psychiatre pour une consultation, il se lève, la salue et part en lui disant :

« Je crois que nous n’avons plus rien à  nous dire. »

Il arrive sédaté à Montfavet. Il est installé dans deux services différents avant qu’une place se libère dans notre unité. Je relis les transmissions relatives à ses passages dans ces unités : « Patient délirant (un délire que l’on retrouve dans ses propos tels « la nourriture est empoisonnée et cela va me rendre aveugle »). Il refuse tout traitement par peur de perdre la vue et d’être empoisonné. S’agitant très vite, il a son traitement en injectable sur prescription médicale. Il devient plus coopérant par périodes mais reste toujours délirant. »

Il arrive donc dans l’unité trois semaines après son entrée. Il est calme et accepte son traitement sans faire la moindre difficulté. Il me parle de sa mauvaise vue. Lorsque je ferme ses volets, il s’extasie devant la beauté de la nuit d’une manière plutôt poétique mais refuse la veste de pyjama car la lessive risque de lui causer une allergie ! Il dort bien, se lève plusieurs fois pour aller aux toilettes et se recouche sans encombres. Etonnée voire séduite par sa courtoisie et son aisance, ce soir-là, je découvre dans son dossier un parcours peu habituel.

 

Une vie « normale »

 

C’est par le compte-rendu des entretiens médicaux que je vais en apprendre plus sur la vie de Fernand. Lorsque je lui propose de me parler de son enfance et de sa vie à Paris, Fernand me répond invariablement : « C’est trop loin, je ne me rappelle plus ! »

Il est hospitalisé pour la première fois au CHS Esquirol à  50 ans. Il y reste un an et demi. Il vit un temps à l’hôtel puis dans la rue.

Fernand raconte qu’il est né à Sorgues dans le Vaucluse à la fin des années trente. Il y a vécu jusqu’à  son service militaire qu’il effectue en Algérie. Il est fils unique. Son père est artisan menuisier. Les rapports familiaux sont décrits comme cordiaux. Il y a des mélomanes dans sa famille. Fernand débute donc la musique en Avignon dès l’âge de neuf ans dans un cours privé. Il commence le piano.

Il passe un C.A.P. de menuisier en bâtiment au collège technique. Il obtient, en parallèle, des diplômes de musique au conservatoire et passe des examens en vue du concours de la Coupe du Monde de l’accordéon. Après son C.A.P., il travaille chez un fabricant de ruches pendant deux ans. Il est victime d’un accident du travail qui entraîne l’amputation du petit orteil gauche.

Fernand fait son service militaire en Algérie, de 1958 à 1961, 28 mois. Il travaille dans les chemins de fer, « relativement à l’abri » dit-il.

Il se marie en 1963 mais parle plutôt de fiançailles comme pour marquer de la distance avec l’événement. Sa femme est secrétaire. Le couple habite un pavillon dont l’épouse est propriétaire. Ils divorcent après 18 ans de mariage. Fernand explique que sa femme et sa belle-mère faisaient la cuisine et qu’elles ont tenté de l’empoisonner. Il évoque de la colle à bois, de l’acide, des produits mortuaires. Ses propos sont confus quand il évoque  cette période. « 1981, C’est la date des événements terroristes » dit-il. Il n’en dit pas plus. On aurait tenté de l’assassiner cette année-là dans le pavillon de sa femme.

Il perd en deux ans sa mère et son père. Il est désormais seul même s’il n’avait que des rapports épistolaires avec ses parents.

 

« Des curieux venaient me voir »

 

Pendant 40 ans (de 1940 à 1980 ?), à Paris, il dit avoir travaillé comme pianiste dans des salles de spectacles, dans des restaurants et dans une brasserie munichoise, rue de Rivoli. Il jouait aussi de l’accordéon et du bandonéon. Il jouait de la variété sous son nom. Il avait un trio (batterie, accordéon et orgue). Il ne se souvient plus des noms des compositeurs qu’il jouait : « Je ne m’attarde pas aux noms, ce qui m’intéresse c’est ce qu’ils  écrivent ». Il a arrêté de jouer en 1980 après la disparition de son matériel (sono-instruments) : « Ce sont des terroristes sûrement. »

Toujours dans son dossier, il est noté qu’il a vécu pendant environ 20 ans d’abord dans un hôtel puis dans « sa voiture » dans le XVIIIème puis dans le XIIème arrondissement en attente d’un logement H.L.M. Il semble qu’en fait, il ait vécu dans plusieurs voitures où les passants le regardaient : « Des curieux venaient me voir ». Les policiers le tolèrent : «Ils ne disaient rien lors des contrôles. » La voiture n’en a pas moins été enlevée quatre ou cinq fois par la police. Fernand rajoute : « Ils me l’ont sabotée ».  Il garde la nostalgie de sa voiture qui réalise une sorte d’idéal d’habitat coupé du monde et de ses obligations. Par temps froid, il se réfugie dans le métro, y passe quelquefois la nuit. « Les employés du métro était très agréables ». Il se réveille un matin et se rend compte qu’on lui a volé son cartable avec les partitions et les musiques qu’il écrivait. Toujours persécuté, il dénonce les machinations des sociétés musicales qui l’ont dépossédé. Lors de son hospitalisation, on met un piano à sa disposition mais il s’en désintéresse très vite. Il passe beaucoup de temps dans les transports en commun, près de cinq heures par jour car il ne peut acheter ses provisions là où est garée sa voiture « il y a un risque d’empoisonnement ».

Il fait sa toilette dans une piscine.

Dans sa voiture, il écrit, fait des courriers, des demandes d’H.L.M., des demandes d’emploi par « valise de 1000 lettres ». Il écoute de la musique, écrit des partitions. Il va à la poste retirer de l’argent (peu) que son tuteur met à sa disposition.

Fernand mentionne quelques galas réalisés à Paris, mais sans préciser de lieux. Il n’évoque pas davantage une activité salariée suivie.

Le Samu social l’amène un jour à l’hôpital en raison de son incurie corpo-vestimentaire, il y reste car il n’a pas le choix mais il est surpris de ses conditions d’hospitalisation non conformes à ce qui avait été annoncé par le Samu social qui avait promis de le reconduire à sa voiture après la visite médicale.

Fernand renonce à tout projet professionnel à 60 ans. Il rencontre de temps en temps son tuteur et l’assistante sociale mais ignore où en sont ses finances. Il se contente de passer à la poste ou au trésor public pour retirer l’argent qui lui est nécessaire.

La vie dans sa voiture reste un idéal qui lui permet de vivre coupé du monde mais sans s’en détacher totalement ; à travers les vitres, il voit tout. Comme si le monde n’était vivable que vu à travers une vitre.

S’il paraît bien difficile de dater le début de troubles qui ne coïncident pas avec sa première hospitalisation, il est plus que certain que Fernand a trouvé une façon de vivre dans les anfractuosités de la vie sociale. Une vie précaire, avec un délire très prégnant qui envahit de nombreuses strates de son existence mais n’implique pas des troubles du comportement tels qu’une hospitalisation ait été nécessaire. Avant l’intervention du Samu social à Paris et celle des pompiers en Avignon.

 

Des poignées de main « contagieuses »

 

Chaque soir je rencontre Fernand. Je lui donne son  traitement qu’il accepte maintenant sans difficulté. Je lui fais mettre une veste de pyjama ou une chemise. Ce n’est pas facile, il prétend  toujours que la lessive de l’hôpital lui irrite la peau. Il ne supporte que Palmolive®. J’essaie toujours d’établir un contact avec cet homme de 70 ans qui ouvre de grands yeux, attentifs à ce qui l’entoure. Toujours aimable et poli, il arrive à se glisser entre les autres patients et se déshabille, se couche, ferme rapidement les yeux et s’endort, ce qui fait que bien souvent il répond à mon bonsoir sur un ton endormi qui ne permet pas la moindre discussion. Je profite donc des rares moments où  il me demande quelque chose pour m’entretenir avec lui. J’ai observé que Fernand me tend la main avant de me parler. Je la lui serre doucement et la maintient tout en parlant. Un léger sourire apparaît alors sur son visage. J’ai pu ainsi lui serrer la main chaque soir, créant une petite habitude qui m’a permis de recueillir quelques confidences.

Les autres patients ont remarqué « notre manège » et viennent à leur tour me serrer la main, ce qui fait que maintenant, chaque soir, je serre la main de chaque patient, ce que je ne faisais jamais auparavant. Je me rends compte que cette simple poignée de main me permet de saisir un tremblement, une inquiétude, la confiance, la fièvre, la peur ce qui m’aide beaucoup pour la relation et le soin que j’apporte à chacun.

 

« Le liquide dans mes yeux »

 

Lors de ces petits entretiens Fernand me tient toujours le même discours :

« Il me faut de l’humeur vitrée dans les yeux

– Qu’est-ce que c’est l’humeur vitrée pour vous Fernand ?

– C’est le liquide qui est dans mes yeux. Il est devenu opaque à cause des traitements et des empoisonnements que j’ai eus. »

Il me répond parfois d’une façon assez vive :

« Vous savez bien »

Il s’en va alors.

Je peux parfois lui demander de me décrire ce qu’il ressent :

« Ma vue baisse. »

Je le vois, en effet, chercher une poignée de porte ou un verre avec hésitation. Le nez sous l’horloge, il se déplace, trouve un angle de vue et arrive à lire l’heure.

Je lui rappelle qu’il a eu une consultation chez un ophtalmologue le 11 septembre, ici à Montfavet, je lui demande de me raconter ce qui s’y est passé :

« Ce n’est pas un bon docteur, il n’a pas compris mon problème ! »

Un soir, je lui rappelle qu’avant de revenir dans la région, il avait été opéré d’un « kyste à l’œil ».

Il me répond sèchement en s’en allant :

« Je ne m’en rappelle pas ».

Il avait été admis à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, suite à une chute avec traumatisme crânien sans perte de connaissance. Des examens avaient été pratiqués aux Urgences dans un premier temps, il avait été ensuite été admis au service de neurochirurgie de la Pitié Salpêtrière où il avait été opéré d’un macro-adénome hypophysaire avec résection partielle. L’adénome peut effectivement entraîner des troubles de la vision qui peut être dédoublée comme lorsque l’on appuie légèrement sur le côté d’un seul  œil, floue ; une partie du champ visuel peut même disparaître (vers le nez ou les tempes) mais Fernand n’a jamais rapporter de tels troubles.

Quand je lui parle de l’opération de ce « kyste » (pour simplifier), il me regarde puis vague, secoue la tête et part se coucher. Jamais il ne me parle de ce moment-là !

Un soir où je lui demande comment il va, Fernand me répond :

« Ça ira mieux quand ils m’auront changé mon humeur vitrée mais je n’ai pas confiance dans les médecins d’ici. Il faudrait que je prenne un rendez-vous aux Quinze-Vingt !

-C’est quoi les 15-20 ?

– C’est un complexe hospitalier à Paris. Ils sont spécialisés en ophtalmo. Il n’y a que là-bas que l’on pourra me  faire retrouver une bonne vue. »

Je lui reparle de son opération, des entretiens qu’il a régulièrement avec son psychiatre. Je relate les faits, explique pourquoi sa vue baisse.

« Je ne vous écoute pas. »

Il en parle aux infirmiers de jour mais le soir :

« Personne ne me prend au sérieux »

Il se réfugie alors dans la somnolence et le silence.

Le lendemain, il  fait un malaise, passe un électrocardiogramme et subit différentes explorations qui ne montreront rien. Le traitement reste inchangé. Fernand ne revendique rien. Il traverse ses transports et examens sans revendiquer quoi que ce soit.

Mais le lendemain soir :

« Vous connaissez le boulevard Raspail à Avignon ?

-Oui, réponds-je.

Il y a, paraît-il un très bon ophtalmo à cette adresse. Comment faire pour y aller ? »

Un cabinet regroupe effectivement plusieurs ophtalmologues réputés.

Je me garde cependant bien de répondre à sa question. Je lui  rappelle juste qu’il ne peut consulter qu’avec l’accord du médecin du service.

Il sourit et s’en va se coucher.

Je ne l’ai pas convaincu mais le lendemain soir, il me dit :

« Je vais me faire soigner, j’ai bon espoir. »

 

Vers la maison de retraite

 

Pendant ce temps-là l’assistante sociale du pôle s’occupe de faire des courriers à toutes les maisons de retraite du Vaucluse. Elle espère lui trouver une place dans un milieu de vie plus agréable et surtout assurer à Fernand un avenir autre que le retour à la rue. Une dizaine de courriers part ainsi à l’automne. Au printemps arrive enfin une réponse positive. Fin mars, il est accompagné pour une visite de la maison de retraite La vie radieuse. Son vestiaire est préparé. Fernand semble satisfait mais toujours grand seigneur, aimant ses aises et le calme, il demande une chambre individuelle alors que dans l’unité il occupe une chambre à trois lits : « Je serai content de partir d’ici, on est à l’étroit. » Il doit y entrer une semaine plus tard.

Or, Fernand n’a pas assez de revenus et les papiers nécessaires ne sont pas complets. Il gagne 600 euros par mois et a économisé 15 000 euros. Il ne peut pas prétendre à une aide du Conseil général car il ne dépend d’aucune région. Une aide d’état est donc demandée. Il faut deux à trois ans pour l’obtenir. Heureusement, la maison de retraite est prête à le recevoir et à attendre le déblocage. Il faut également que son tuteur parisien demande le transfert de la mesure de tutelle dans le Vaucluse. Le dossier est tellement complexe que la date de report est finalement bienvenue.

Fernand ira bien à La Vie radieuse mais il lui faudra attendre encore un peu, ce qui lui convient tout à fait.

Il reste souriant et calme.

« C’est un complot, m’assène-t-il. »

Il reste distant et fermé trois soirs de suite.

Le psychiatre, vue l’évolution de Fernand, lève l’hospitalisation sous contrainte.

Nous reprenons nos discussions du soir.

 

Conclusion

 

« J’irai  mieux lorsque l’on m’aura changé mon humeur vitrée. » Chaque soir, inlassablement, Fernand me fait la même réponse. Il part se coucher rapidement, la tête entre ses bras sous le drap, comme une tortue vautrée dans sa carapace. Il ne veut plus parler, ni entendre  quoi que ce soit de plus. Il attend son départ, calme, déterminé, confiant. Le liquide dans ses yeux reste sec.

Qu’on puisse lui proposer un lieu de vie agréable et sécurisant, n’est-ce pas le plus important ? Il entretiendra des rapports cordiaux avec les gens autour de lui. Il ne manquera sûrement pas de tenter de convaincre quelqu’un de l’emmener consulter un ophtalmo qui lui changerait son humeur vitrée.

 

 

Marie-Claude Ibos, IDE, Montfavet

2018

 

 

Les bijoux de la consolidation des savoirs

Les bijoux de la consolidation des savoirs

 

De mai 2005 à avril 2017, le Centre Hospitalier de Montfavet (84) a proposé une formule originale de consolidation des savoirs. Cette formation s’adressait à des infirmiers de tous âges qui débutaient en psychiatrie. On y rencontrait aussi bien de jeunes soignants qui occupaient leur premier poste que des infirmiers plus aguerris et plus âgés qui avaient exercé aux Urgences, en Réanimation, en Rééducation, etc. ou en Libéral. Lors des présentations, ces derniers expliquaient régulièrement que ce qui les intéressait dans le soin, c’était la relation avec le patient. Faute d’avoir trouvé ce qu’ils cherchaient dans les soins somatiques, ils finissaient par arriver en psychiatrie où une nouvelle voie s’offrait à eux. Ils étaient souvent enthousiastes.

La consolidation des savoirs à Montfavet avait été précédée par une formation dite de spécialisation en psychiatrie. Deux établissements seulement en France (le C.H. Charles Perrens à Bordeaux et le C.H. de Montfavet) proposèrent une telle formation. Ce cursus d’une durée de 50 jours s’achevait par la présentation d’un mémoire clinique présenté devant ses pairs. Lorsque les événements de Pau amenèrent la création du tutorat et de la consolidation des savoirs, il devint impossible de maintenir cette formation extrêmement contraignante pour les unités de soins. Il leur était impossible de libérer des agents 50 jours d’un côté et 15 jours de l’autre. Les deux formations fusionnèrent donc. La consolidation des savoirs dura d’abord 23 jours plus deux, puis 21 jours plus deux. Chaque soignant devait présenter une histoire clinique fouillée devant ses pairs. Deux jours pleins (les + 2) étaient consacrés à cette soutenance. Ainsi, plus de 140 textes cliniques furent-ils élaborés, présentés et discutés à cette occasion.

La formation reposait sur l’expertise de trois soignants : Anne Rivet, psychologue clinicienne au C.H. Montfavet chargée de l’approche psychopathologique, Dominique Friard, I.S.P. chargé d’accompagner la rédaction de l’écrit clinique final et une psychologue clinicienne (Claudine Fuya, Karina Terki) ou actuellement un cadre-infirmier (Dominique Fontaine) chargés d’animer des séances d’analyse de la pratique professionnelle.

Les textes présentés étaient de longueur variable (de deux à dix-huit pages). Ils étaient le fruit d’un parcours et d’une élaboration de six mois où les allers-retours terrain-formation étaient nombreux, chaque champ enrichissant l’autre. Certains de ces textes ont été publiés dans des revues ou présentés lors de journées cliniques mais la plupart restent inconnus du public professionnel, ce que je trouve dommage. Nous allons en présenter quelques-uns dans cette rubrique.

 

Julie, Léa et Stéphanie, toutes trois adhérentes de serpsy ont emprunté ce chemin.

D. Friard

 

« Je ne sais plus quoi faire ! »

 

 

Récemment diplômée, avec peu d’expérience en psychiatrie, j’ai ressenti le besoin de suivre une formation complémentaire afin de me sentir davantage professionnelle dans mes fonctions d’infirmière en psychiatrie. J’ai pu ainsi acquérir un peu plus de savoir théorique, notamment par l’analyse de ma pratique.

Il m’arrive parfois, en effet, de me sentir en difficulté dans mon travail quotidien en C.M.P. Je me sens, alors, très loin de ce qui constituait mes références en soins généraux. Certains entretiens impliquent de faire des choix, d’orienter le patient et d’évaluer le degré d’urgence à agir ou non. Nous n’avons pas toujours le temps de prendre du recul pour mettre à distance certaines situations, les analyser, en déduire une démarche de soins qui donne du sens à notre travail. C’est pourquoi, il me semble très intéressant d’avoir une approche centrée sur l’analyse des pratiques qui permet d’apporter un autre regard sur la prise en charge des patients. Il m’apparaît chaque jour plus nécessaire de revenir sur la clinique qui constitue un apport indispensable à notre travail et permet de mieux appréhender les situations de soins.

 

Audrey n’en peut plus

 

Je m’interroge sur la prise en charge d’Audrey, une patiente âgée d’une trentaine d’années qui est suivie en psychiatrie depuis deux ans pour un syndrome anxio-dépressif qui se manifeste essentiellement par un trouble des conduites alimentaires de type anorexie mentale.

Audrey vient au C.M.P. une fois par semaine pour préparer son semainier. Les entretiens se font souvent de manière informelle. Elle est submergée par ses angoisses. Nous répondons souvent dans l’urgence avec la fâcheuse impression d’être à côté et qu’elle repart avec ses problèmes. Son corps meurtri depuis le viol qu’elle a subi à quinze ans ne semble plus constituer une enveloppe. J’ai la sensation de la voir disparaître sous mes yeux. Elle suscite en moi la peur d’un passage à l’acte impulsif.

Ça y est, c’est lundi ! C’est le jour où elle vient pour son semainier. Elle franchit la porte du C.M.P., la tête bien droite, avec sa longue chevelure brune. Elle donne l’apparence d’être sûre d’elle-même mais … Sa présentation est très féminine, soignée, maquillée. Ses vêtements bien coordonnés mettent en évidence sa cachexie extrême.

Je m’approche pour lui dire bonjour, lui serrer la main. Le mouvement est peu tonique. La voix est frêle, tremblante, presque nouée. Les larmes envahissent ses yeux. On y est, l’angoisse est palpable. Elle est dépassée. Probablement que moi aussi d’ailleurs. Elle lâche :

« Je n’en peux plus, je suis angoissée … Les médicaments ne me font rien. Je ne sais plus quoi faire. »

Les entretiens informels lui fournissent l’occasion de verbaliser son mal être mais elle a du mal à mettre des mots, c’est l’angoisse qui prédomine. L’ambiance est pesante. Certaines semaines, elle exprime même des idéations suicidaires telles que prendre sa voiture et se jeter dans un fossé voire avaler d’un coup tous ses médicaments. Parfois, trop rarement, elle n’exprime « que » de l’angoisse.

Le psychiatre la reçoit également régulièrement. Les traitements médicamenteux proposés ne lui conviennent pas. Elle a décidé qu’ils lui faisaient prendre du poids. Elle finit toujours, tôt ou tard, par arrêter de les prendre. Elle ne peut pas envisager la moindre hospitalisation. Elle met tantôt en avant des problèmes financiers, tantôt l’impossibilité de s’arrêter en maladie de peur de perdre un travail précaire. Tout semble servir de prétexte.

 

Je tourne en rond

 

Audrey me confronte à l’échec. J’ai l’impression de tourner en rond. Sa prise en charge provoque en moi un désagréable sentiment d’impuissance.

Le médecin refuse d’envisager autre chose qu’une hospitalisation qu’Audrey élude avec astuce. Elle refuse le traitement, n’adhère à aucune thérapeutique, qu’en est-il du travail infirmier ? Quelle stratégie de soin adopter ?

Je ressens chez elle une certaine ambivalence et une ambivalence certaine. Elle peut rechercher la proximité du soignant, la relation peut sembler thérapeutique mais c’est uniquement dans l’urgence, dans l’immédiateté quand elle se sent débordée par l’angoisse. Le reste du temps, elle est distante. Aucune continuité dans le soin n’est possible. Elle s’oppose régulièrement aux soins et met en place des mécanismes de résistance dont la finalité m’échappe.

Son ordonnance n’est actuellement plus renouvelée par le médecin. Il existe sûrement un moyen de l’amener à accepter cette hospitalisation dont je ne perçois pas vraiment la nécessité. Qu’en est-il de notre responsabilité de soignant dans l’obligation de mettre en œuvre les moyens de la contraindre au soin ?

Elle repart, en tout cas chez elle, seule. Le pari est ambitieux, voire audacieux. Il s’y joue son avenir.

 

A elle d’être le moteur de sa prise en charge !

 

Je ne suis pas la seule à me sentir tenue en échec par Audrey. Suite à ses multiples refus d’hospitalisation, il a été décidé, récemment, qu’elle ne serait plus prise en charge par le psychiatre qui la suivait jusqu’ici. Elle n’a pas été orientée vers un autre psychiatre du C.M.P. mais vers son médecin généraliste. A elle d’être le moteur de sa prise en charge en espérant que les choses puissent bouger.

Audrey ne passe donc plus au C.M.P., elle téléphone de temps en temps, pour donner de ses nouvelles. Elle nous a confié qu’elle se débrouillait pour son traitement, qu’elle avait repris de nombreuses activités sportives, et qu’elle envisage, depuis un certain temps, de déménager.

 

Une petite fille modèle qui ne sent plus exister

 

Aujourd’hui Audrey semble  hyperactive comme elle l’était au début de sa prise en charge. Elle manifeste le besoin de maîtriser et de contrôler son environnement notamment dans la relation à l’autre avec un fort désir de plaire aux hommes en lien, peut-être, avec son histoire et la relation qu’elle entretient avec son père.

Audrey rattache ce besoin de plaire à son enfance, il est concomitant avec le retour de son père dans la famille quand elle avait six ans. Il coïncide également avec la naissance de son frère marquée à nouveau par les absences fréquentes d’un père militaire de carrière.  Audrey se décrit comme ayant été une petite fille modèle, à présent lassée de cette représentation. Elle a le sentiment de ne pas exister. C’est dans ce contexte qu’elle est hospitalisée pour la première fois en 2003, sur demande d’un tiers. Elle avait tenté de se noyer. Non pas pour se tuer mais, dit-elle, comme une pulsion de vie liée à la transgression de l’interdit.

Lors des entretiens, Audrey évoque volontiers son enfance. Elle se souvient d’une relation fusionnelle avec sa mère. Jusqu’au retour de son père et la naissance de son frère. Elle décrit sa mère comme anxieuse, enfermée dans des comportements de type obsessionnel, dépressive même. Elle s’est alors sentie abandonnée par sa mère qui s’est occupée davantage de son petit frère et trahie par son père auquel elle voulait malgré tout plaire, allant même jusqu’à exercer la profession de gendarme pour répondre à ce qu’elle estimait être son désir. Alors qu’elle ne supporte pas l’uniforme.

Elle évoque une modification de con comportement à six ans. Elle a commencé à se replier sur elle-même, à multiplier les colères. Son adolescence difficile, est marquée par une anorexie mentale décelée à douze ans. Elle se déclare, dit-elle, suite à un régime dermatologique consécutif à des allergies alimentaires.

Elle a des antécédents suicidaires. La première tentative est consécutive à un viol, survenu à quinze ans. Elle dit qu’elle a eu le sentiment d’être morte ce jour-là. Elle ne connait que des relations très épisodiques avec des hommes de rencontre. Elle n’arrive pas à construire de relation durable avec un homme. Elle se sent sale. Elle ne peut exister que par sa maigreur.

 

Conclusion

 

Lorsque je recevais Audrey, je percevais un risque de passage à l’acte suicidaire dont son anamnèse montre qu’il n’était pas que théorique. Mes autres collègues, le médecin ne percevaient pas ce danger avec la même acuité que moi, pourquoi ? J’avais la sensation de lâcher  prise, de l’abandonner dans sa souffrance sans pouvoir la soulager.

Je me sentais responsable de ne pas comprendre ce qui se passait pour elle.

Je m’accrochais à cette idée folle qu’il fallait la soigner, la « sauver » bien au-delà de ce qu’elle voulait, car j’étais confrontée à l’échec et ce n’était pas envisageable pour moi.

Le reste de l’équipe qui avait plus d’expérience m’a renvoyé sur ma position de soignante. Nous ne pouvons pas investir le monde et agir à la place des patients. Nous avons mis en œuvre différentes propositions de soin, de thérapies, nous l’avons d’autant moins abandonnée qu’elle a refusé activement nos propositions. Nous sommes le tiers à l’écoute, présent autant que possible. Pouvons-nous aller au-delà de l’autre ? C’est Audrey qui fait ses choix avec tout ce que cela comporte de risques mais aussi de possibilités de réussite.

Le diagnostic posé étant celui de « personnalité borderline », autant vous dire que ma mince expérience en psychiatrie m’a rendu la tâche bien difficile quant à cette prise en charge. J’ai fait preuve d’un réel manque de distance, les discussions en équipe m’ont permis de me rendre compte que j’y mettais un peu trop de moi-même. Je découvre au fil de ma vie professionnelle en psychiatrie qu’on travaille avec un bout de soi-même parce que nous ne sommes pas que des soignants, nous portons aussi notre passé, le présent et notre avenir qui nous apprend à travailler avec cette dimension dans toute sa complexité.

Garder la juste distance ? Je ne pense pas que notre formation initiale nous apporte une telle compétence, il faut accepter d’être impuissant parfois, se laisser du temps, apprendre des autres et de soi-même pour, peut-être, soigner « l’autre » un jour.

 

 

Aurélie Licari, I.D.E. C.H. Montfavet (84)