PRINTEMPS DE LA PSYCHIATRIE

Printemps de la psychiatrie

Pour un renouveau des soins psychiques

 

La psychiatrie et la pédopsychiatrie n’en peuvent plus. Depuis déjà plusieurs décennies, ceux qui les font vivre ne cessent de dénoncer leur désagrégation et de lutter contre le déclin dramatique des façons d’accueillir et de soigner les personnes qui vivent au cours de leur existence une précarité psychique douloureuse. En vain le plus souvent. Ce qui est en crise, c’est notre hospitalité, l’attention primordiale accordée à chacun et à un soin psychique cousu-main, à rebours du traitement prêt-à-porter standardisé qui se veut toujours plus actuel. Les mouvements des hôpitaux du Rouvray, Le Havre, Amiens, Niort, Moisselles, Paris… ont su bousculer l’indifférence médiatique et rendre visible au plus grand nombre le chaos qui guette la psychiatrie. Pour percer le mur du silence, il n’aura fallu rien de moins qu’une grève de la faim …

Devant cette régression organisée, nous nous engageons tous ensemble à soigner les institutions psychiatriques et à lutter contre ce qui perturbe leur fonctionnement. Patients, soignants, parents, personnes concernées de près ou de loin par la psychiatrie et la pédopsychiatrie, tous citoyens, nous sommes révoltés par cette régression de la psychiatrie qui doit cesser. Il s’agit pour nous de refonder et construire une discipline qui associe soin et respect des libertés individuelles et collectives.

Contrairement à la tendance actuelle qui voudrait que la maladie mentale soit une maladie comme les autres, nous affirmons que la psychiatrie est une discipline qui n’est médicale qu’en partie. Elle peut et doit utiliser les ressources non seulement des sciences cognitives, mais également des sciences humaines, de la philosophie et de la psychanalyse, pour contribuer à un renouveau des soins axés sur la reconnaissance de la primauté du soin relationnel. Notre critique de ce qu’est devenue la psychiatrie ne peut faire l’impasse sur la responsabilité de ses gestionnaires.

Les avancées de la recherche scientifique ne peuvent durablement être confisquées par des experts auto-proclamés dont les liens avec l’industrie pharmaceutique sont parfois suspects. Les savoirs scientifiques ne doivent pas servir d’alibi à des choix politiques qui réduisent les sujets à un flux à réguler pour une meilleure rentabilité économique. Nous sommes face à une véritable négation du sujet et de sa singularité, au profit de méthodes éducatives, sécuritaires ou exclusivement symptomatiques. Les interdits de pensée sont devenus la règle d’une discipline où l’on débat de moins en moins. La psyché humaine est tellement complexe qu’elle n’obéit à aucune causalité, simple et univoque, et se moque des réductions idéologiques. Toute approche privilégiant une réponse unidimensionnelle est nécessairement à côté. Nous récusons, dès lors, toute politique d’homogénéisation des pratiques. Une politique qui détruit la cohérence des équipes et instrumentalise la parole des patients fige la capacité d’inventer à force d’injonctions paradoxales, dans la nasse de discours sans épaisseur et mortifères.

Aussi, si les budgets de la psychiatrie et de la pédopsychiatrie, sans cesse rognés depuis des années, doivent  être largement revalorisés, comme l’exigent toutes les mobilisations actuelles, c’est l’appauvrissement des relations au sein des lieux de soins qui est notre souci premier. La standardisation des pratiques protocolisées déshumanise les sujets, patients et soignants. Le recours massif aux CDD courts, le tarissement organisé de la formation continue, l’inadéquation des formations initiales qui privilégient cours magistraux et visionnages de DVD sans interactions entre les étudiants et leur formateur, contribuent à la désagrégation des équipes au sein desquelles le turn-over est de plus en plus important. La continuité des soins et la cohésion des équipes en sont durablement compromises. Nous devons opposer à cet état de fait la spécificité de la maladie psychique, qui sous-tend la nécessité d’une approche singulière et d’un travail spécifique d’équipes pluridisciplinaires en institution psychiatrique ainsi que dans le médico-social, et la co-construction d’alliances thérapeutiques fécondes avec les personnes accueillies. C’est tout le monde de la psy et des psys, en institution ou pas, qui est concerné.

Nous voulons en finir avec l’augmentation continuelle du recours à l’isolement et à la contention, la contrainte doit cesser d’être la norme. Le droit des patients, hospitalisés ou non, est régulièrement ignoré, parfois volontairement bafoué. Cette violence institutionnelle, régulièrement dénoncée par la Commission Européenne des Droits de l’Homme,  touche en premier lieu les soignés, mais affecte aussi les soignants. La psychiatrie et le secteur médico-social doivent pouvoir s’appuyer sur des équipes stables avec des personnels non interchangeables quel que soit leur statut. Ils doivent pouvoir bénéficier d’un assise solide qui autorise la parole et propose de véritables évolutions de carrière.

Au-delà du soin, nous voulons travailler à des accompagnements alternatifs, nouer des liens équilibrés avec les différentes associations qui œuvrent dans la cité. Nous voulons multiplier les lieux qui cultivent le sens de l’hospitalité avec un accueil digne et attentif aux singularités de chacun.

Nous nous engageons à participer, organiser, soutenir tout débat, toute action ou mouvement cohérent avec ce manifeste, avec tous les professionnels, leurs syndicats, les collectifs, les associations de familles et d’usagers, et l’ensemble des citoyens qui souhaiteraient soutenir et développer une psychiatrie émancipatrice du sujet.

Nous appelons à participer à la manifestation nationale du 22 janvier à Paris.

Debout pour le Printemps de la psychiatrie !

 

 

Les premiers signataires :

 

Alain Abrieu, psychiatre de secteur, AMPI, Marseille ; Isabelle Basset, psychologue clinicienne, CHPP, Amiens ; Mathieu Bellahsen, psychiatre – Chef de pôle, EPS de Moisselles ; Dominique Besnard , Militant des Cemea et membre des 39 ; Philippe Bichon, psychiatre, Clinique de La Borde ; Pascal Boissel, psychiatre, président de l’Union syndicale de la psychiatrie ; Cécile Bourdais, enseignante-chercheure en psychologie, Collectif des 39 et Psy soin Accueil ; Fethi Brétel, psychiatre, Rouen ; Alain Chabert, psychiatre, USP ; Patrick Chemla, psychiatre chef de pôle Reims, psychanalyste, anime le Centre Artaud et l’association la Criée ; Jérôme Costes, infirmier en psychiatrie ; Dominique Damour, Collectif des 39 ;  Pierre Delion, Professeur de psychiatrie ; Sandrine Deloche, psychiatre des hôpitaux, Paris ; Yves de l’Espinay, cadre infirmier formateur ; Parviz Denis, psychiatre, praticien hospitalier, membre de l’ADA ; Patrick Estrade, infirmier de secteur psychiatrique ; Fanny Rebuffat, interne en psychiatrie, Reims ; Dominique Friard, infirmier de secteur psychiatrique, superviseur d’équipes, rédacteur en chef adjoint de Santé Mentale ; Philippe Gasser, Vice-président de l’Union syndicale de la psychiatrie, Uzès ; Yves Gigou, Collectif des 39, CEMEA ; Delphine Glachant, psychiatre des hôpitaux, Union syndicale de la psychiatrie, Les Murets ; Roland Gori, psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie à Aix Marseille Université, président de l’Appel des appels ; Liliane IRZENSKI, pédopsychiatre, psychanalyste, Collectif des 39 ; Serge Klopp, PCF, Collectif des 39 ; Emmanuel Kosadinos, psychiatre des hôpitaux, EPS de Ville-Evrard ; Nicolas Laadj, SUD Santé Sociaux ; Marie Leyreloup, présidente SERPSY ; Sophie Mappa, psychanalyste ; Jean-Pierre Martin, Ensemble ! ; Simone Molina, Le Point de Capiton ; Pierre Paresys, psychiatre de secteur, vice-président de l’Union Syndicale de la Psychiatrie ; Martin Pavelka, pédopsychiatre, Association des Psychiatres du secteur Infanto-juvénile ; Virginie Perilhou, infirmière en psychiatrie ; Laurence Renaud, « personne avec expérience psychiatrique « , Réseau Européen pour une Santé Mentale Démocratique /psysoinsaccueil debout ; Pascale Rosenberg, USP, psychiatre, directrice du Cmpp Henri Wallon à Sainte Geneviève des Bois ; Dominique Terres, psychiatre, psychanalyste, membre de l’ADA.

 

Liste des groupes et syndicats soutenant l’initiative :

 

Appel des appels (ADA)

Association des psychiatres de secteur infanto-juvénile

Association méditerranéenne de psychothérapie institutionnelle (AMPI)

CEMEA

Collectif des 39

La Criée

Humapsy

Pinel en lutte

Le Point de Capiton

Les Psy causent

Psy soins Accueil

Réseau européen des Santé Mentale démocratique

SERPSY

Fédération Sud Santé Sociaux

Union Syndicale de la Psychiatrie (USP)

 

 

 

INSTITUTIONS

La revue de psychothérapie institutionnelle / FIAC

INSTITUTIONS

sera
cette année à nouveau au salon de la revue.

Nous vous invitons cordialement à passer à notre table
pour découvrir nos dernières productions,

et bavarder un moment

Avec ses
près de 180
stands parmi lesquels un large éventail de nouveaux exposants et de toutes
fraîches créations, le 28e salon de la revue promet découvertes et
retrouvailles…

                   Vendredi
9 novembre 20h-22h
                                      Samedi
10 novembre 10h-20h
                                                        Dimanche
11 novembre 10h-19h30

Halle des Blancs-Manteaux
48, rue Vieille-du-Temple
75004 Paris

« Equipe et institution : quelle place pour les familles ? »

S a m e d i 2 4 n o v e m b r e
de 9h15 à 12h15 et de 14h15 à 16h30
Salle de l’Auditorium
Centre Hospitalier Montperrin
109 Avenue du Petit Barthélémy
13090 Aix en Provence

Résumé :
De l’institution actuelle, émerge une souffrance souvent mise en
lien avec les mutations socio-économiques. Celles-ci s’inscrivent
dans une logique administrative quantitativiste, ouvrant la voie
d’une déshumanisation possible et une déliquescence du collectif.
Le fonctionnement d’équipe peut-être aussi bien en écho de la
dynamique institutionnelle comme de la problématique du patient
et des liens qu’il entretient avec ses proches
Prendre en compte la dynamique des liens permet de réfléchir à ce
qu’est « donner une place à la famille » dans le travail groupal et
institutionnel. Accueillir et penser la famille n’est pas simplement
s’entretenir avec ses membres.
A partir d’une réflexion théorico-clinique, il s’agira de se
demander :
Qu’est-ce donc une famille en et pour l’équipe et l’institution ?
Quels en sont les espaces possibles d’élaboration ?

Individuel adhérent : 30 euros

Individuel non adhérent : 45 euros Formation continue non membre : 75 euros

*Cette journée est incluse dans la formation des personnes inscrites à la formation « Sensibilisation aux concepts théoriques de l’écoute groupale de la famille » et aux personnes en deuxième et troisième année, en supervision première et deuxième année . Nom Prénom Profession Tél E-mail Adresse Attention : Nombre de places limitées à 80 (26 places déjà réservées pour les étudiants) Inscription : renvoyer le bulletin accompagné du règlement par chèque au siège : ADTFA, 39 rue Paradis, 13001 Marseille Pour tout renseignement téléphone : 04 91 55 03 15 (permanence : mardi, jeudi 09h-16h & vendredi 9h-15h)

Formation continue non membre : 75 euros *Cette journée est incluse dans la formation des personnes inscrites à la formation « Sensibilisation aux concepts théoriques de l’écoute groupale de la famille » et aux personnes en deuxième et troisième année, en supervision première et deuxième année . Nom Prénom Profession Tél E-mail Adresse Attention : Nombre de places limitées à 80 (26 places déjà réservées pour les étudiants) Inscription : renvoyer le bulletin accompagné du règlement par chèque au siège : ADTFA, 39 rue Paradis, 13001 Marseille Pour tout renseignement téléphone : 04 91 55 03 15 (permanence : mardi, jeudi 09h-16h & vendredi 9h-15h)

 » L’enseignement de la folie « 

Compagnie Zou Maï Prod

 Jeudi 11 octobre à 19h au Théâtre Jules Julien TOULOUSE

Estampille : c’est avec ce titre éponyme d’un des livres majeurs de François Tosquelles, psychiatre d’origine Catalane, que Christian Mazzuchini, Marilyne Le Minoux et la Compagnie Zou Maï Prod vous proposent une plongée dans la spirale hallucinante de l’entonnoir de la folie, d’où s’égouttent la pensée et les écrits de cet incroyable catalan, entre-coulée de «patmot » (pâte de mots), de l’irrésistible poésie contemporaine de Christophe Tarkos, mis en éclat par l’énergie drôlatique de Christian Mazzuchini.

L’ÉVOLUTION DE LA PROTECTION JURIDIQUE DES PERSONNES Reconnaître, soutenir et protéger les personnes les plus vulnérables

Rapport
de mission
interministérielle

Anne Caron Déglise Avocate générale à la Cour de cassation

à lire sur http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/184000626.pdf

Extraits

La protection juridique des majeurs, régime organisé par le droit civil à l’égard
des personnes souffrant d’altérations de leurs facultés personnelles au point
qu’elles ne peuvent pourvoir seules à leurs intérêts, concernait au début de
l’année 2017 plus de 730 000 personnes. 725 000a
d’entre elles ont un régime
judiciaire de protection de type tutelle, curatelle et plus rarement sauvegarde
de justice, le nombre de mandats de protection future en cours d’exécution
s’élevant à 4 600b.
Cette question affecte aujourd’hui la vie d’un nombre de plus en plus important
de personnes en situation de particulière vulnérabilité, de proches et
des multiples intervenants, professionnels ou non. L’évolution socio-démographique
devrait amplifier encore le phénomène. Le système montre ses
limites en particulier parce que, malgré l’avancée majeure qu’a constitué la
loi n°2007-308 du 5 mars 2007, le dispositif juridique d’ensemble et les multiples
modalités de prise en charge ne respectent plus à leur juste niveau
les droits fondamentaux. Ils continuent à enfermer durablement un nombre
important de personnes sans réelle possibilité d’évolution, comme en atteste
le très faible nombre de mainlevées de mesures (moins de 2 %). Ce constat est
d’autant plus préoccupant que le critère d’entrée dans un régime de
protection est fortement discuté, l’évaluation des altérations des facultés
personnelles ne prenant pas véritablement en considération les facteurs
environnementaux et les possibilité

Séminaire psychanalyse et création « L’épreuve du Vide dans l’acte créateur »

Arles….

Pré-Texte

– « Mais de quelles preuves parlez-vous, que pensez-vous donc qui fasse preuve ? Lui dis-je
– L’épreuve fait la preuve ! répondit-elle, un peu facilement. Ce deuil, cette mélancolie, depuis que j’ai déménagé, mais je vis dans le lieu dès lors et « je-voix ». Cette tristesse a foré l’air en mon âme, et le Souffle circule. Dans ce Vide la barque ouvre la Voie, de trois coups de Pinceau-Encre. Cette Voie, ce n’est pas rien, c’est quelque Chose ! La brume fait preuve par sa révélation, elle est le lieu des transmutations/transformations du liquide en gazeux, lieu de sublimation
– Une création serait alors rendue possible par le style, la façon, les façons, heu.. les effaçons !
– Un effacement oui, et une apparition, oui, alors que l’Encre te creuse les plis tel un ravinement sous le ruissellement.
– « Qu’est-ce que c’est que ça, le ruissellement ? C’est un bouquet. Ça fait bouquet de ce qu’ailleurs j’ai distingué du trait premier et de ce qui l’efface. Je l’ai dit en son temps, mais on oublie toujours une partie de la chose, je l’ai dit à propos du trait unaire : c’est de l’effacement du trait que se désigne le sujet. Il se marque donc en deux temps, ce qui distingue ce qui est rature. Litura, lituraterre. Rature d’aucune trace qui soit d’avant, c’est ce qui fait terre du littoral. Litura pure, c’est le littéral. La produire, cette rature, c’est reproduire cette moitié , cette moitié dont le sujet subsiste »1. Reprend-il si loin et si présent, et revenant du Japon contemplant le littoral.
– La contemplation.. Vous n’avez pas un truc plus actif, d’autres objectifs pour la clinique? Une lutte pour défendre la psychanalyse en saison néo-libérale ?
– « La contemplation est active. C’est une activité de l’esprit qui nous ouvre à un dépassement de nous-mêmes. C’est le mouvement inverse de la consommation et du divertissement»2 Maintenant je m’y mets, « Montagnes et fleuves m’attendent pour s’exprimer »3

Du cri, à l’écrit…

Du cri à l’écrit psychose, corps et traces

En psychiatrie, on a tendance à mettre en avant le tout psychique, la pensée comme si la souffrance psychique n’avait pas de corps, ne pouvait prendre corps. Pourtant le corps se manifeste à nous d’emblée : le regard (quelquefois fou, vide), les odeurs, les mouvements corporels, mécaniques, figés, désordonnés.
Que fait-on de ces éléments bruts qui nous sidèrent ? Que fait-on pour rendre
une rencontre possible ? Comment s’y prend-on pour qu’émerge une parole
qui nous engage ? Comment penser ce travail de liaison ? Qu’en écrire ?Qu’est-ce que cette rencontre première provoque en nous ? Fascination, sidération, débordement, peur ? Comment ces éprouvés bruts qui agitent nos corps nous lient au patient au plus près de sa problématique, de ses abîmes (abysses) ? Comment font-ils écho aux nôtres ?
Que faire de ces traces, de ces empreintes qui persistent après la rencontre ? Comment métaboliser ? Comment transformer pour permettre les conditions du soin psychique ? Comment le cri se fait écrit, tissage, métissage, histoires à raconter ensemble ?
Nous vous proposerons des instants visuels et dansés.
Comme métaphore de la rencontre entre deux individus…
Deux corps… Deux intériorités…
De l’impression à l’éprouvé, de l’éprouvé à l’impression.
Du corps sensible au corps soignant…
La mobilité, une salutaire nécessité, que l’on soit patient ou soignant.
Quelles postures ? Quelles intentions ? Quels regards ? Quels éprouvés?

Qu’avec son corps, Introduction à la journée

Le
mot corps
est un des plus anciens de la langue française puisqu’on le trouve
dès le 9ème
siècle dans la Chanson de Roland. Il vient du latin corpus
qui décrit tout ce qui constitue un ensemble structuré, corps de
chair, mais aussi cité, nation, ouvrage de fortification,
organisation, institution, etc. Il a aussi le sens d’individu, d’où
en ancien français l’expression « mes cors » pour le
pronom personnel « je » et, de nos jours « garde
du corps
 »
pour la garde de la personne.1

En
psychiatrie, le corps est un réel omniprésent. Il insiste même
davantage qu’une réalité psychique de moins en moins partagée.
Les soignants se vivent comme des ambassadeurs d’une réalité à
laquelle le patient doit adhérer, de gré ou de force. Le patient
doit être observant, compliant, docile mais pas trop sinon il
éprouvera quelques difficultés à trouver une place réhabilitée
dans un corps social prompt à exclure les corps étrangers. Mais son
corps déborde. Il déborde même de partout. Nous ne sommes
confrontés qu’à du corps. Le corps maniaque envahit tout, un
corps sans cesse en mouvement, sans trêve, ni repos, un corps
omnipotent qui s’épuise à contrôler le monde. Le corps
schizophrène colle au nôtre, nous percute ou se mutile, corps
morcelé, corps en miettes, corps neuroleptisé, corps qui ne
respecte pas les distances intimes et qui semble vouloir entrer dans
la bulle du soignant, corps qui irrupte, sans frapper, dans l’espace
infirmier, corps qui exige, corps qui fait peur. Le corps borderline
se rit des limites, colonise le nôtre, le bombarde de scories qui
instillent en nous des émotions qui l’effractent. Il attaque tous
les liens que nous prétendons tisser sauf les liens d’attachement
évidemment. Le corps alcoolo-dépendant titube, vacille ou explose
dans des conduites de parade qui le font tenir debout. Le corps
squelettique anorexique se vomit, se remplit, se maîtrise, s’unisexe
jusqu’à en mourir. Le corps déserté Alzheimer se perd dans les
méandres de l’oubli et va droit devant lui sans tenir compte ni
des obstacles, ni de quoi ni de qu’est-ce. Le corps en pointillé
déprimé, le corps figé, porte-manteau catatonique recule les
limites du ralenti. Le corps mélancolique pourrit de l’intérieur.
Avant de s’arc-bouter sous les secousses du sismothère. Les poings
qui se serrent. Les sangles qu’on attache. Les poings qui
tambourinent sur la porte des chambres d’isolement thérapeutique.
Du corps, que du corps partout. Corps des patients agglutinés qui
envahissent le bureau des soignants, visage de
bouffons
de ces vieux chroniques édentés, aux dents noires, aux ongles
maculés par des milliers de mégots, barbes noires et hirsutes de
ces créatures étranges que les neuroleptiques ont transformés en
femmes à barbe.2
Corps incuriques plongés dans les pyjamas difformes de
l’institution. Corps dévêtu de la jeune femme en état maniaque.
Ces panses qui débordent des pulls, des chemisiers de ces jeunes
gens confrontés à l’irruption d’une gloutonnerie iatrogène,
vorace … Et le bas, toujours le bas, ils sont constipés, sans
cesse, sans relâche, malgré la poudre magique donnée à chaque
repas ! Je tais volontairement les odeurs. Je ne voudrais pas
vous dégouter si tôt le matin. Du corps qui empègue le soignant.
Comme un lent défilé à la Jérôme Bosch. Des monstres qui
s’éloignent de l’humain, au fond guère différents, dans la
représentation, des démons cornus qui peuplent d’autres tableaux
de l’artiste. Des regards qui vous traversent sans vous voir. Des
propos incohérents tour à tour éructés et murmurés. Une liberté
inouïe dans un contexte de contrainte.

L’argumentaire
de la journée m’amenait dans ce chemin de pensée quand j’ai
rencontré un magnifique texte de Michel Foucault : « Le
corps utopique ». Il s’agit du texte d’une conférence
prononcée sur Espagne Culture le 7 décembre 1966. Ces corps
hospitalisés, ces corps paradoxalement libres ne le sont qu’en
référence à nos propres contraintes. Ainsi que l’écrit Jean
Oury : « Ça
m’embarrasse beaucoup de parler du corps et de la psychose par le
sujet lui-même, ça met en question forcément ce que l’on
pourrait appeler modestement son propre corps, mais par rapport à
quoi, à qui ? C’est vite fait de dire « la psychose » et
encore plus vite fait de dire « mon propre corps ».
 »3
D’autant plus que ce corps nôtre est de moins en moins un corps en
mouvement. Encastrés dans nos bureaux infirmiers, dissimulés
derrière le temps réel de nos écrans d’ordinateurs, derrière
les tableaux de nos tablettes, l’œil rivé sur nos téléphones
portables, sur nos Android qui nous évitent de nous connecter au
quotidien des patients, nous ne bougeons plus guère. Juste une
question d’application.

« Mon
corps
,
explique Foucault, c’est
le lieu sans recours auquel je suis condamné
. »4
[…] « Je
peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin,
sous mes couvertures, me faire aussi petit que je pourrais, je peux
bien me laisser fondre au soleil sur la plage, il sera toujours là
où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs
 »5
[…] « Mon
corps
,
poursuit-il, c’est
le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre
ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec
lequel, au sens strict je fais corps
. »6
Nous pourrions facilement partager l’analyse de l’archéologue du
silence. Névrosés moyens, comme lui, nous savons raison garder et
corps ranger. Sauf que …

« Tous
les matins, même présence, même blessure ; sous mes

yeux
se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage
maigre, épaules voutées, regard myope, plus de cheveux, vraiment
pas beau
 »
7
Chacun superposera son propre visage, son propre corps à celui de
Foucault. Sauf que … Nous connaissons tous des voyageurs immobiles
qui se réveillent matin face à un visage qu’ils ne connaissent
pas, dans un corps qu’ils n’habitent pas. Jean Oury raconte ces
réveils qui sont autant de créations du monde. « []
en général, quand on ouvre un œil, on ne réfléchit pas pour
ouvrir le second ; et même, on ouvre les deux à la fois. Mais
supposez que ça devienne un problème ; ouvrir un œil et
réfléchir : est-ce que je vais ouvrir l’autre ? Est-ce
que je vais remuer un bras ou une jambe ? Est-ce que je vais
m’habiller ? Mais comment faut-il que je m’habille ?
Est-ce qu’il faut que je mette mes chaussettes ?… Comment je
vais les mettre ? Enfilées dans les bras ? Sur la tête ?
Et les chaussures, qu’est-ce que je vais en faire ? À
l’endroit ? À l’envers ? Ça semble ridicule de poser
des questions comme ça, mais ça fait partie de ce que des
psychiatres phénoménologues (en particulier Erwin Straus) appellent
les « axiomes de la quotidienneté ». Les normosés ont
des « axiomes de la quotidienneté » qui fonctionnent
bien ; on ne réfléchit pas pour lever un bras, ou mettre un
pied devant l’autre, ou s’habiller comme ci ou comme ça, suivant
la mode ou non : ça fonctionne tout seul. Mais dans la
psychose, il y a là quelque chose qui est plus ou moins altéré.
C’est d’ailleurs parce qu’il y a des psychotiques qu’on a
défini des  « axiomes de la quotidienneté  » ;
sinon, on ne se serait pas posé des problèmes ridicules de cet
ordre.
 »8
Jean-Marc Henry nous proposera, tout à l’heure, un éclairage
phénoménologique sur les rapports entre corps et psychose.
Véronique Defioles nous entretiendra de ces empreintes perdues et de
celles qui contiennent.

Revenons
à notre névrose, aux normosés que nous sommes, selon Oury. C’est
contre ce corps prison, comme pour l’effacer, reprend Foucault,
qu’on a fait naître toutes ces utopies : « Le
prestige de l’utopie, la beauté, l’émerveillement de l’utopie,
à quoi sont-ils dus ? L’utopie c’est un lieu hors de tous
les lieux, mais c’est un lieu où j’aurai un corps sans corps, un
corps qui sera beau, limpide, transparent, lumineux, véloce,
colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié,
invisible, protégé, transfiguré ; et il se peut bien que
l’utopie première, celle qui est indéracinable dans le cœur des
hommes, ce soit précisément l’utopie du corps incorporel
. »9
Cette utopie n’est-elle pas ce que vivent les patients que nous
soignons ? Cet imaginaire n’est-il pas leur réel ? Ne
vivent-ils pas dans le « pays
des fées, le pays des lutins, des génies, des magiciens
 »,
dans le pays « 
les corps se transportent aussi vite que la lumière
 »,
dans le pays « 
les blessures guérissent avec un baume merveilleux le temps d’un
éclair
 »,
dans le pays « 
l’on peut tomber d’une montagne et se relever vivant
 »,
dans le pays « 
l’on est visible quand on veut, invisible quand on le désire
 ».
Ce pays est autant celui d’Harry Potter que celui des
transhumanistes. Nul n’y vit que des enfants et … des
psychotiques. Ainsi que l’écrit Freud, les névrosés construisent
des châteaux en Espagne que les psychotiques habitent.10
Quant à savoir qui paie le loyer. Julie Cubells nous en dira quelque
chose avec son coup de la panne qui ne traduit pas une défaillance
sexuelle mais celle du corps institutionnel. L’hôpital
psychiatrique, ancienne utopie devenue asile, est le lieu de toutes
les rencontres, on peut même y retrouver son grand-père, à son
corps défendant. C’est ce que mettra en scène la pièce que nous
jouerons cet après-midi.

Le
corps ne se laisse pas faire. Il ne se laisse pas réduire si
facilement. Il est aussi toujours
ailleurs
.
« Mon
corps
,
corrige Foucault,
est lié à tous les ailleurs du monde, et à vrai dire il est
ailleurs que dans le monde. Car c’est autour de lui que les choses
sont disposées, c’est par rapport à lui –et par rapport à lui,
comme par rapport à un souverain –qu’il y a un dessus, un
dessous, une droite, une gauche, un avant, un arrière, un proche, un
lointain. Le corps est le point zéro du monde ; là où les
chemins et les espaces viennent se croiser le corps n’est nulle
part : il est le cœur du monde ce petit noyau utopique à
partir duquel je rêve, je parle, j’avance, j’imagine, je perçois
les choses en leur place et je les nie aussi par le pouvoir indéfini
des utopies que j’imagine.
 »11

C’est
à partir de mon corps, mesure de toutes choses, que j’appréhende
le monde. Sabrina Bouttier nous fera faire ce chemin, de la
conscience du corps à l’expression de soi. Expression de soi
encore que celle du danseur : « Est-ce
que le corps du danseur n’est pas justement un corps dilaté selon
tout un espace qui lui est intérieur et extérieur à la fois ?
 »
demande Foucault. Valérie Le Roux, danseuse de son état et Virginie
Giraud, plasticienne, nous en feront la démonstration. Shanti
Rouvier nous emmènera vers le cri, vers la transe. « Mais
c’est qui Franco ?
 »
ne décrit pas une utopie mais nous avons fait le pari d’en
incarner les personnages. Ils décrivent tout comme le texte de Julie
Cubells, un certain type de corps à corps avec l’organisation.

Le
mot corps
n’existait pas dans le vocabulaire de la Grèce antique. Soma
désignait le cadavre par opposition à Psyché qui correspondait à
l’âme. Psyché et Soma étaient intimement liés durant la vie car
la Psyché représentait la forme extérieure du corps. Elle
enveloppait le Soma comme une seconde peau invisible. Pour les Grecs,
ainsi que l’illustre l’histoire de la mort d’Hector et le refus
d’Achille de l’enterrer, la mort physique ne coïncidait pas avec
la séparation de l’âme et du corps. Pour que cette séparation
ait lieu, il fallait que le cadavre soit enterré ou brûlé,
c’est-à-dire soustrait au regard des vivants. Le Soma, désormais
invisible, permettait à la Psyché de se séparer de lui pour
retrouver le royaume des ombres qui peuplent l’Hadès. Elle évitait
ainsi la souffrance éternelle.12
Soustraire au regard des vivants n’est-ce pas ce que propose une
certaine psychiatrie ? Foucault note que « c’est
le cadavre et le miroir qui nous enseignent que nous avons un corps,
que ce corps a une forme, que cette forme a un contour, que dans ce
contour il y a une épaisseur, un poids ; bref que ce corps
occupe un lieu.
 »13Grâce
au cadavre et au miroir, notre corps n’est pas une pure et simple
utopie, même si nous ne sommes pas dans le miroir et que nous ne
pourrons jamais être là où sera notre cadavre. Foucault conclut en
écrivant que « L’amour,
lui aussi, comme le miroir et comme la mort apaise l’utopie de
[notre]
corps,
il la fait taire, il la calme, il l’enferme comme dans une boîte,
il la clôt et il la scelle
. »
Il
est une autre activité humaine qui permet d’exister hors de toute
utopie, avec toute sa densité, entre les mains de l’autre, c’est
le soin. Dans le soin, qu’il soit somatique ou psychique, entre
illusion du miroir et menace de la mort, le corps est ici.
Organisé, planifié, institué ou non l’accueil est d’abord un
ballet, une histoire de corps qui se jaugent, se mesurent et
s’apprivoisent. Dans un cadre de soin conçu pour accueillir ces
corps qui débordent. Le soin est d’abord la rencontre entre deux
corps, entre deux modalités d’habiter son corps. C’est ce que
nous allons tenter de voir aujourd’hui.

Dominique
Friard, ISP, Superviseur d’équipes

1
MATHIEU-ROSAY
(J), Dictionnaire
étymologique
,
Nouvelles Editions Marabout, Alleur, Belgique, 1985.

2
FRIARD (D), JARDEL (V), Corps
objet, corps sujet
. In Santé
mentale 2004 ; n° 90, pp. 52-58.

3
OURY (J), Le
corps et la psychose
,
séminaire tenu à la fac de Jussieu, 15 janvier 1976.

4
FOUCAULT (M), Le
corps utopique
, Lignes,
Paris, 2009, pp. 9-20.

5
Ibid.

6
Ibid.

7
Ibid.

8
OURY (J), Vie
quotidienne, rythme et présence
.

9
FOUCAULT (M), Le
corps utopique
, Lignes,
Paris, 2009, pp. 9-20.

10
FREUD (S), Der
Dichter und das Fantasieren
,
in L’inquiétante étrangeté et autres essais.

11
FOUCAULT (M), Le
corps utopique
, Lignes,
Paris, 2009, pp. 9-20.

12
ANDRE
(P), BENAVIDES (T), CANCHY-GIROMINI (F), Corps
et psychiatrie,
Editions
Heures de France, Thoiry, 1996.

13
FOUCAULT (M), Le
corps utopique
, Lignes,
Paris, 2009, pp. 9-20.

Voyage pathologique et défenestration : deux manifestations de la corporéité schizophrénique.

Docteur
Jean-Marc HENRY

Préambule

Je
voudrais remercier le Docteur Sophie Sirère qui, au nom d’une
vieille amitié, m’a fait l’honneur de cette invitation, ainsi que
les organisateurs qui lui auront fait confiance. Cette intervention
relève plus du défi que de la routine et lorsque le sujet m’en a
été proposé « le corps dans la psychose », mon premier sentiment
fut celui de l’incompétence. Mais après tout, l’on n’écrit pas
toujours pour dire ce que l’on sait mais aussi parfois pour savoir ce
que l’on pense.

Introduction

L’actualité
du corps dans la schizophrénie est presque entièrement absorbée
par la question cruciale de la santé physique de ces personnes. Les
enjeux sont évidemment considérables. Ils se déclinent en termes
de qualité et d’espérance de vie, d’années de vie sauvées mais
aussi d’égalité d’accès aux soins, de droit à la santé, de
solidarité.

Mais
j’ai cru saisir dans la commande et l’argument de cette journée une
invitation à s’extraire de cette vision médicale, une incitation à
aller au-delà de la chair pour évoquer les aspects subjectifs d’un
corps tel que nous le vivons, dans la complexité où il se donne :
tout à la fois support silencieux de notre présence, lieu de notre
subjectivité, instrument dont nous pouvons disposer ou bien qui
s’évertue à nous échapper. L’ambition est donc le corps vivant
et nous tenterons de le saisir dans une visée phénoménologique.
Parler ainsi du corps dans la schizophrénie peut sembler futile,
comme un supplément d’âme suranné témoignant des dernières
convulsions d’une psychiatrie d’arrière-garde. Pourtant, la
phénoménologie cherche à élucider dans toute existence des
équilibres anthropologiques à l’œuvre chez tous les hommes. Elle
est donc essentiellement un instrument de rapprochement, de
compréhension et donc de déstigmatisation. Rapprocher, comprendre,
déstigmatiser : trois ambitions assurément utiles, peut-être
autant que la bonne santé physique des personnes concernées,
certainement toujours d’actualité.

La
phénoménologie ayant besoin de s’enraciner dans l’expérience
sensible, nous nous proposons d’aborder le thème au travers de deux
types de situations que nous rencontrons dans un service d’urgences
psychiatriques, deux façons pour le sujet schizophrène d’engager
son corps dans le monde, deux modalités qui ne sont certes pas
pathognomoniques de cette maladie mais que nous espérons assez
spécifiques pour que s’y manifestent des traits essentiels de la
corporéité. La première est rare et dramatique car son issue
mortelle laisse peu d’occasion de rencontrer les survivants : il
s’agit de la défenestration, plus précisément, de la
précipitation. La seconde, souvent plus heureuse, se dissimule sous
le terme générique de voyage pathologique. Elle nous permet de
rencontrer de grands voyageurs schizophrènes dont certains
pourraient dresser un guide des services d’urgences européens dont
ils sont de grands usagers.

Le
voyage pathologique

Voyage
pathologique-voyage thérapeutique

Le
voyage pathologique, réputé sous-tendu par un motif délirant, est
plus souvent un voyage fait dans un contexte de pathologie, le délire
n’épuisant certainement pas les motivations que nous pouvons
rencontrer. En première approche, à la façon d’un Esquirol
classant les délires par thème, nous pourrions décliner les
motivations apparentes du voyage pour esquisser une typologie du
voyageur:

• Impulsif
: prenant le train dans un moment de conflit, absorbé par sa colère,
parfois boudeur et se préoccupant peu de ses capacités de retour,
il veut souvent punir de son absence ou montrer sa réprobation. Il
n’est pas décompensé mais se retrouve dans une situation qui
dépasse ses capacités d’adaptation. Quelques nuits dans la rue,
sans dormir et sans traitement peuvent avoir facilement raison des
équilibres les moins fragiles et conduire aux urgences.

• Réfléchi
mais radical : il part pour trouver du soleil, rompre avec
l’insupportable sujétion à l’autorité de son tuteur, tente
d’échapper à une équipe de soins vécue comme intrusive. N’ayant
rien à perdre, il quitte Lille pour Marseille, comme autrefois on
quittait la vieille Europe pour les Amériques. Il se retrouve
rapidement sans argent et sans possibilité d’en obtenir, ne pouvant
ni rester ni rentrer, l’angoisse et la désorganisation grandissantes
le conduisent aux urgences. Il fait parfois des allers-retours dans
le même contexte, montrant ainsi sa constance et peut devenir un
habitué des urgences lorsqu’il séjourne dans la ville, comme les
VRP avaient autrefois leurs habitudes dans certains hôtels de
province.

• Maniaque
: voyageant en première classe pour aller rejoindre un destin
fabuleux, attiré par Marseille, ville-monde à l’ampleur conforme à
ses ambitions, il y fait parfois étape avant Rome, Barcelone ou
Berlin…

• Délirant
: fuyant précipitamment ses persécuteurs à Paris, il se retrouve à
Marseille, terminus Saint-Charles, dans un sentiment de guerre
urbaine et de catastrophe imminente, il se précipite parfois chez la
police ferroviaire pour chercher protection.

• Halluciné
: obéissant à ce qu’il croyait comprendre des injonctions
hallucinatoires pas toujours très claires, il se trompe de train à
force de tendre l’oreille, voulait aller à Nîmes et se retrouve à
Marseille, perdu et angoissé.

• Désorganisé
: il ne sait plus comment ni pourquoi il a pris ce train et le
contrôleur aura appelé les secours devant ce voyageur mutique et
pétri d’angoisse, resté tapi au fond de la rame d’un TGV vidé de
ses occupants.

• Optimiste
: il s’est rendu à l’étranger en bonne santé, y tombe malade. Le
rapatriement prévu pas sa compagnie d’assurance, s’arrête dans le
CHU le plus proche de l’aéroport. Venu du bout du monde, il échoue
à Marseille bien que vivant à Bourges. C’est plutôt une pathologie
du voyage qu’un voyage pathologique.

• Voyageur
de profession. Il parcourt la France, accumule les contraventions
pour défaut de titre de transport, est connu de tous les services
d’urgence de France. Il aura lassé toutes les équipes qui auront
tenté de l’accompagner, en l’occurrence de le confiner dans un
mode de vie sédentaire dont il ne veut pas.

Cette
typologie nous montre que, là où nous avons trop rapidement
tendance à voir l’expression d’un trouble, le voyage est souvent
vécu par le patient comme une issue, une tentative d’émancipation :
échapper à ses persécuteurs ou à sa condition, donner suite à
une ambition pressante pour la soulager, obéir aux voix pour
qu’elles se taisent enfin, tout simplement voyager pour vivre… Le
voyage pathologique apparaît moins comme l’expression du trouble
mais déjà comme une volonté de s’y soustraire. Voyage
thérapeutique alors, plutôt que voyage pathologique? A l’évidence,
les tentatives thérapeutiques ne sont pas toutes opportunes ni
couronnées de succès, que le prescripteur soit le malade lui-même
ou un médecin. L’échec de l’entreprise n’en modifie pourtant pas
l’intention initiale et ne nous exonère pas de la comprendre comme
telle : en quoi le voyage est-il thérapeutique ?

Voyage
et subjectivité

Si
nous poursuivons cette vague intuition que le voyage permet de
restaurer quelque chose, pourrions-nous préciser quoi et comment?
Pourrions-nous établir les principes et modalités d’action d’un tel
traitement? Avant tout et plus généralement, que vaut le voyage
pour chacun d’entre nous? Que nous fait-il?

Le
voyage est constamment une promesse de bénéfice subjectif,
d’accomplissement de soi que nous nous tournions vers les poètes («
Heureux qui comme Ulysse.. »…), la croyance populaire (« Les
voyages forment la jeunesse »), la multitude des romans, ceux que
nous lisons en voyage et ceux qui nous font voyager ou bien encore
l’industrie touristique et son iconographie de bonheur ultime apporté
par le voyage. Manifestement, si le voyage nous dépayse proprement,
nous portant au- delà de notre espace naturel, il nous transporte
aussi aux frontières de nous-mêmes.

A
l’évidence, pas de voyage sans déplacement, mais cette condition
nécessaire n’est pas suffisante. Ainsi le photographe Henri
Cartier-Bresson affirme-t-il dans son livre « Images à la Sauvette
» avoir beaucoup circulé mais ne pas savoir voyager. Pour que le
déplacement devienne voyage il doit être double : déplacement
géographique du corps dans l’espace, déplacement subjectif qui
interroge justement les modalités de sa propre constitution. Ces
deux dimensions du voyage (que nous pourrions nommer par simplicité
déplacement et décentrement) sont relativement indépendantes l’une
de l’autre. Des formes prototypiques de voyage peuvent parfaitement
les illustrer. Par exemple, le voyageur de commerce, obligé de
déplacer géographiquement son corps, cherche à se protéger de
toute mise à l’épreuve subjective, réduisant le plus possible
tout effet de surprise, dormant dans les mêmes hôtels, dédiés
bien à propos (Hôtel du Commerce, Hôtel des Voyageurs), s’arrêtant
dans les mêmes tables, tissant autour de lui une quotidienneté
d’habitudes qui l’installe chez lui partout, à l’abri de tout
décentrement.

De
façon similaire, une certaine forme de tourisme actuel, dans
laquelle tout effet de nouveauté et de surprise serait sinon banni
du moins fortement encadré, où l’on prendrait soin d’aller dîner
dans des restaurants à l’autre bout du monde mais dont on
connaîtrait la carte et la qualité des mets à l’avance, qui nous
auront été recommandées par une communauté virtuelle de voyageurs
avertis, laquelle nous guiderait aimablement dans un espace
géographique sûr mais aplani, voire écrasé par l’excès d’une
prévenance mortifère. Nous ne sommes pas loin de la critique du
Guide Bleu formulée par Rolland Barthes et qui dénonçait le «
pittoresque » comme cette zone à l’exotisme contenu, à
l’originalité policée, forme convenue du voyage qui n’en serait
déjà plus un. Le bénéfice subjectif résiderait ici uniquement
dans le plaisir d’appartenir à la communauté des voyageurs et la
valorisation attribuée à ce type de consommation. Ce qui pourrait
donner, sans caricaturer beaucoup, cette conversation archétypique «
Et vous? Vous avez fait le Mexique? – Non, mais c’est prévu pour
l’an prochain! ». Ce type de voyage renforcerait notre identité
d’homme social, appartenant à la communauté des hommes où être
soi c’est être comme tout le monde sous la forme de l’homme en
général, du On heideggérien (Das Mann). Voilà donc un type de
voyage qui se limiterait au déplacement et nierait tout
décentrement.

A
l’opposé, on pourrait citer ces voyages où le déplacement
importerait moins que le décentrement, ceux où la recherche
explicite des limites physiques ou subjectives serait l’objet même
du périple, dans un refus revendiqué de tout ce qui se fait déjà.
Le péril de sa vie peut venir cautionner l’authenticité du
questionnement et mettre en péril le corps physique plutôt que la
subjectivité, comme par erreur, dans une confusion
ontico-ontologique. Les conquérants de l’extrême qui gravissent
des montagnes comme personne, qui traversent en solitaire des étendus
glacées, qui s’immergent totalement dans une communauté humaine
parfaitement étrangère, ne cherchent qu’à s’éprouver
identitairement, soi-même comme nul autre. Le déplacement n’est
alors que l’occasion du décentrement.

De
façon plus contingente, la rencontre inattendue effractant les
habitudes d’un sujet sur un mode traumatique, le plongeant dans
l’effroi, pourrait être la forme ultime d’un décentrement sans
déplacement. Ainsi de l’expérience esthétique de Stendhal dans
laquelle la rencontre avec l’œuvre d’art bouleverse l’ordre
émotionnel, le contact affectif avec le monde, poussant
littéralement le sujet hors de lui et hors du monde dans un
mouvement conjoint de dépersonnalisation et déréalisation. Le
voyage à Florence de Stendhal ne trouve de sens que dans ce
décentrement.

Entre
ces formes paradigmatiques des voyages-déplacement et des
voyages-décentrement, les voyages, ceux que nous faisons
effectivement, s’inscrivent toujours dans un mélange plus ou moins
désiré, plus ou moins confus et finalement plus ou moins heureux,
de décentrement et de déplacement.

Sur
le décentrement :

Le
voyage – le vrai pourrions-nous dire – tire cette opportunité
privilégiée d’interroger notre subjectivité de son pouvoir
d’ouverture à un champ d’expérience entre le propre et
l’étranger. Celle-ci surgit de l’artifice du voyage qui entame
notre carapace, celle des habitudes du quotidien. Il nous déracine
du monde commun où nous baignons d’ordinaire, n’y prenant garde,
soutenus des évidences naturelles de ce qui va de soi. Le voyageur
éprouve alors cette indubitable expérience de l’étranger dans
cette expérience renouvelée de soi. Mais si le dépaysement y est
possible, c’est sans doute aussi et avant tout dans le pouvoir
d’exposition de notre propre étrangeté. Pour Merleau-Ponty, cet
entrelacs entre l’étranger et le propre est permanent, constitutif
du sujet et corporellement déterminé. Il y voit la manifestation du
caractère toujours fuyant d’un corps qui nous échappe, que nous ne
pouvons jamais maîtriser tout à fait. Merleau-Ponty nous installe
ainsi dans l’inconfort d’un corps propre qui ne l’est jamais
complètement. L’expérience de l’étranger n’est donc pas uniquement
une affaire topologique. Bernhard Waldenfels nous suggère que «
l’expérience de l’étranger ne signifie ainsi pas seulement que
nous rencontrons de l’étranger; l’expérience de l’étranger
culmine dans un devenir étranger de l’expérience elle-même ».
Le voyage nous ouvre ainsi nécessairement à des manifestations de
dépersonnalisation-déréalisation.

Sur
le déplacement :

Voyager
c’est sortir de son territoire, de ses habitudes, de sa langue. Ce
déplacement est la condition nécessaire du voyage. Elle ouvre une
parenthèse, elle propose de suspendre au moins temporairement nos
modalités constitutives, nos soucis, nos projets. C’est parce que le
voyage nous soustrait à la contingence qui nous contraint
d’ordinaire et nous définit qu’il interroge essentiellement ce que
nous sommes. Il fonde ainsi cette intuition largement partagée qu’il
pourrait nous révéler dans ce que nous serions essentiellement.

Si
le déplacement permet de sortir de sa quotidienneté, le mouvement
serait aussi porteur, en lui-même, d’un vécu de liberté. C’est
la liberté de résister au surgissement du monde par le mouvement.
Apparaître est un mode d’être essentiel de l’homme. Apparaissant
au monde, nous sommes soumis à la pression physiognomique du regard
d’Autrui. Le corps vivant apparaît bien au-delà du soma qui le
délimite. Je suis partout où se porte ma parole et mon regard mais
aussi dans la fumée de ma pipe ou le bruit de mon pas. Inversement,
Autrui s’étend jusqu’à moi, bien au-delà de son enveloppe
corporelle, et m’atteint par son regard dans une poussée annexante à
laquelle le paranoïde ne peut résister. Résister à cette pression
insistante des forces physiognomiques, c’est là l’enjeu que chacun
doit relever continûment sous peine de succomber au syndrome
paranoïde. Selon Straus, la stance (Stand), les propriétés
posturales et dynamiques de l’homme lui permettent de prendre
distance de ce qui l’entoure. Mais le langage atténue également
l’insistance des choses. Il me permet de les transformer en concept.

La
stance pourrait donc aussi nous protéger d’un vécu délirant de
sur-proximité d’un monde que nous ne pourrions plus tenir à
distance. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des idées
délirantes de persécution surgir d’un vécu dépressif
d’incapacité à se mouvoir assorti d’un grand ralentissement
moteur. Il arrive également de voir émerger des premiers accès
délirants de persécution au cours de périodes d’alitement
prolongé imposées par une condition médicale. Il y a donc dans la
stance une accession à soi sous la forme du refus, une proximité
entre un « je peux » heideggérien et un « je me meus ».

Voyage
et monde

Le
voyage est aussi un questionnement sur le monde, en tout cas
l’occasion d’aller éprouver ce qu’est le monde. Erwin Straus
évoque cette double forme de la fréquentation du monde et qui nous
ouvrirait à deux types de contacts, à deux espaces vécus
différents. Il distingue ainsi l’espace géographique, ordonné
par une préoccupation industrieuse, normé et limité. C’est le
monde commun, celui du moi empirique, du langage et des réalités
constituées. A l’opposé s’ouvre l’espace du paysage lieu
d’une communication préréflexive avec le monde, fondateur pour
Straus de l’espace esthétique. C’est le lieu d’une intimité vécue
avec le monde, issue d’un contact désintéressé et qui nous fait
simplement dire « j’en suis ». Il s’agit d’une modalité de la
présence non thématisée, non limitée et non orientée dans
l’espace. Ce type de contact vital peut être qualifié de vécu
atmosphérique et nous pourrions sans doute le rapprocher de l’espace
affectif que Tellenbach développe. L’apparaître, le surgissement,
le visible et donc le regard, la direction et la distance n’épuisent
pas toutes les expériences de notre ouverture au monde. Dans Goût
et Atmosphère, Tellenbach envisage la connexion homme-monde dans ce
qu’elle peut avoir de plus originelle. L’odeur y tient une place
particulière en tant qu’elle nous ouvre à un monde où les objets
ne sont pas encore constitués. Dans le sentir, le monde se dévoile
comme totalité échappant à la représentation. Par la respiration
et l’odorat, il nous pénètre et témoigne d’une continuité entre
intérieur et extérieur. L’espace qui se révèle ici n’est pas
métrique. Les distances soi-monde sont abolies, faisant
fondamentalement du sentir le sens de la proximité et de l’intimité,
l’instigateur d’une confiance primordiale dans le monde. Comment
méconnaître l’importance des odeurs dans le voyage? Du point de
vue de l’intentionnalité husserlienne, on peut sans doute voir dans
ces manifestations l’aube de la conscience constituante. Il y a dans
l’atmosphérique, ouverture, ébauche de soi et du monde sans qu’une
direction intentionnelle précise ne permette de dégager une forme
constituée. Nous pourrions dire qu’il y a plus ici « ouverture de
», qu’il n’y a « ouverture à ». Nous sommes en présence d’une
manifestation du sujet transcendantal pas encore complètement
brouillée par sa tâche de réalisation du moi empirique.

Le
voyage est donc aussi cette forme privilégiée ouvrant un contact
renouvelé avec le monde, plus primordial, plus affectif, plus
esthétique et désintéressé.

Vertus
thérapeutiques du voyage

Nous
l’avons vu, voyager nous sollicite au-delà de la curiosité et
peut nous exposer de diverses manières de sorte que nous ne devrions
pas parler du voyage mais des voyages. Les personnes souffrant de
schizophrénie n’échappent pas à cette diversité. Les vertus
thérapeutiques sont sans doute très différentes pour cette
personne fuyant ses persécuteurs ou celle-ci qui, depuis des années,
s’est installée dans ce qui nous apparaît un mode de vie marqué
d’une errance inconfortable voire dangereuse.

Les
voyages des schizophrènes sont donc moins pathologiques que
profondément humains. L’illusion du schizophrène pensant fuir ses
voix dans le voyage est-elle si différente de celle du cadre
cherchant à fuir ses soucis professionnels mais qui ne parvient pas
à renoncer à son smartphone? En quoi l’inconséquence du
schizophrène cherchant à s’établir sur Marseille sans
préparation et présumant de sa capacité à le faire serait-elle
différente en nature de celle de l’alpiniste s’engageant dans
une voie où il restera bloqué? C’est davantage une différence de
proportion plus que de nature qui permet à Ludwig Binswnager
d’évoquer la présomption – c’est-à-dire cette tendance à
faire des projets présomptueux, coupés de sa base d’expérience –
comme une des trois formes manquées de la présence schizophrénique.

Blankenburg
introduit comme phénomène essentiel de la schizophrénie la perte
des évidences naturelles c’est-à-dire la perte de cette constante
présomption de la permanence du style constitutif du monde, celui du
monde commun des évidences partagées. Que ce sol se dérobe dans la
schizophrénie peut nous permettre de comprendre la quête inlassable
de certains patients pour tenter de retrouver un monde, un espace
d’appui en deçà du monde commun, plus primordial, plus affectif,
plus solitaire ? L’espace du paysage pourrait bien constituer une
forme de suppléance au dérobement du monde commun. La perte de
cette communauté des évidences naturelles pourrait également
conduire à des formes de suppléances d’une communauté minimale,
celle éprouvée par exemple dans la nostrité alcoolique. Parfois,
errances et ivresses se mêlent dans une double suppléance,
cherchant un appui sur un monde affectif dans le voyage et une
collectivité primordiale désengagée de tout projet dans l’illusion
communautaire de l’alcool.

La
précipitation

Pour
en venir au second point de notre propos, la précipitation d’une
grande hauteur, deux éléments épidémiologiques justifient de
notre intérêt. Parmi les modalités du suicide la précipitation
est un phénomène rare représentant environ 6,5% de la mortalité
du suicide, loin derrière la pendaison (50%), l’intoxication (25%)
ou la mort par arme à feu (10%). C’est d’autant plus étonnant
quand l’on songe à l’influence classique de la disponibilité du
moyen sur la nature du passage à l’acte (ainsi par exemple du
suicide par arme à feu chez les policiers, du suicide médicamenteux
chez les médecins ou du suicide par ingestion d’organophosporés
en population rurale du sud-est asiatique). Or dans notre monde
contemporain essentiellement urbain, les lieux de grande hauteur
facilement accessibles sont légion et s’ajoutent aux nombreuses
falaises périurbaines de notre région. J’avoue ne pas avoir
d’hypothèses sur cette sorte de résistance anthropologique à une
modalité suicidaire largement disponible. Pourtant, dans la
schizophrénie cette modalité suicidaire est fréquente, de 25% à
40% des suicides en fonction des séries. Les explications ne
manquent pas s’appuyant généralement sur l’impulsivité ou bien
la pression d’injonctions hallucinatoires. Mais ces explications ne
paraissent pas complètement convaincantes. D’autres maladies se
caractérisent en effet par une forte impulsivité : les états
mixtes des troubles bipolaires, certaines formes de dépression
associées à des prises d’alcool, des troubles de la personnalité
marqués par un dyscontrôle émotionnel et pulsionnel. La
précipitation y est pourtant rare. Quant à la pression des
injonctions hallucinatoire, classique élément clinique
d’explication du passage à l’acte, relevée dans toutes les
expertises, est peut-être plus problématique que ce que l’on en
retient ordinairement. D’abord, il n’existe aucun élément dans
la littérature permettant d’apprécier la valeur prédictive
positive d’un tel symptôme quant à un passage à l’acte.
Ensuite certains auteurs, dont Arthur Tatossian, soulignent que les
hallucinations et le délire, s’ils peuvent être un motif propre à
l’action, le sont en quelque sorte par erreur. La règle étant que
l’univers délirant et la réalité mondaine sont souvent des
mondes dissociés, comme l’indiquait pour sa défense le Président
Schreber, soulignant que son royaume n’était pas de ce monde et
qu’il était possible d’être la femme de Dieu et un juge
rigoureux. Le délire et les hallucinations ne seraient généralement
pas un motif propre à l’action selon ses auteurs. Il n’est donc
pas certain que l’excès de suicide par précipitation dans la
schizophrénie soit entièrement imputable à des exceptions à cette
règle.

Je
me souviens de ce jeune homme rencontré après un saut du 6ème
étage d’un immeuble, ayant miraculeusement survécu sans aucune
fracture, sauvé par une splénectomie d’hémostase. Au moment des
faits, il était dans sa chambre, convaincu de l’imminence de
l’arrivée de ses persécuteurs qu’il sentait roder à la porte
de l’appartement. La certitude de leur irruption, l’horreur de la
mort imminente, lui fît entrevoir dans la fuite par la fenêtre la
seule issue possible. La certitude de la mort consécutive à la
chute ne l’a pas effleuré. Il savait pourtant «
intellectuellement » que ses chances d’en réchapper étaient
minces mais affectivement, sensoriellement, le saut apparaissait
comme une issue naturelle, évidente, presque sans audace. Difficile
de comprendre ce manque de conscience au moment de l’acte.
Peut-être des phénomènes de dépersonnalisation et déréalisation
modifiaient-ils la perception du poids corporel. Peut-être aussi ce
geste s’est-il fait avec cette tranquillité déroutante en raison
d’une modification de la spatialité vécue. La surproximité
délirante des persécuteurs, le vécu d’acculement, où qu’il
soit, donnait à cet homme un sentiment de rétrécissement de
l’espace, de contraction du monde et d’oppression. Peut-être
aussi que la perte des évidences naturelles, la nécessité de
continument reconstruire un monde qui ne va pas de soi, donnaient à
ce jeune homme un sentiment constant de dérobement qui n’était
pas uniquement psychique mais également corporel, l’inscrivant
dans l’incertitude d’un monde sans sol sur lequel s’appuyer, à
partir duquel se déployer, existentiellement, corporellement.
Rappelons enfin ces vécus de passivité et d’écrasement infligés
par les hallucinations dans lesquels aucune manoeuvre exploratoire ne
permet d’échapper à la saturation sensorielle, toujours là,
totale, sans possibilité ni de s’y soustraire dans la fuite ni de
l’enrichir dans des manœuvres exploratoires. Le mouvement,
excessif, total, absolu, de projection de soi apparait comme une
tentative ultime et désespérée de s’extraire de la passivité
hallucinatoire pour renouer avec un je peux, fut-ce au péril de sa
vie comme chez ces explorateurs de l’extrême.

Conclusion

Le
voyage et la précipitation nous ont donc permis d’interroger
l’engagement corporel mais aussi subjectif dans la psychose. Le
voyage pathologique nous apparait dans une dimension nouvelle, digne
d’intérêt, invitant à nous y pencher vraiment, sans le réduire
à un symptôme attendu de la maladie. Il devient propre à engager
une relation thérapeutique. Probablement certains schizophrènes
cherchent-ils à voyager pour échapper à leurs idées délirantes
comme les voyageurs de commerce cherchent à solder leurs
marchandises : sans rien changer de soi. Le voyage ne serait alors
effectivement que le symptôme de la maladie là ou du métier ici.
Mais la plupart du temps le voyage pathologique est un vrai voyage.
Il témoigne d’un engagement subjectif, de la recherche d’un
contact renouvelé avec le monde, de la quête d’un arrière-plan,
d’une ouverture, cherchant à retrouver l’aube d’une
intentionnalité constituante et sans doute à renouer dans le
mouvement avec un « je peux ». Quant au voyage ultime de la
défenestration, il nous indique ce que signifie corporellement
l’absence de sol vécu, de point d’appui, d’arrière-plan
existentiel à partir duquel se déployer. Il dit comment le délire
n’est pas qu’une idée incorrigible mais aussi une maladie
corporelle où, sur-proximité délirante et rétrécissement de
l’espace vécu permettent de comprendre l’inimaginable d’un
saut assurément mortel mais qui pourrait sauver.

De la conscience du corps à l’expression de soi

Expérience
d’un groupe en ergothérapie

Sabrina
Bouttier, ergothérapeute

INTRODUCTION

SB,
ergothérapeute en psychiatrie adulte depuis 15 ans (intra-extra)

Je
travaille au Centre Hospitalier Edouard Toulouse depuis 2009 et plus
précisément à l’HDJ Marine Blanche (secteur du Dr SIRERE) depuis
l’année dernière.

Au
fil de ma pratique professionnelle auprès de personnes souffrant de
psychose, j’ai développé un intérêt pour les médiations
corporelles.

Aujourd’hui
j’ai choisi de vous parler de mon expérience autour du corps en
ergothérapie, à travers l’atelier « conscience du corps,
expression de soi » que j’ai pu mener en HDJ.

Ma
présentation se déroulera en 4 temps…

  1. La
    médiation corporelle, quelles visées thérapeutiques ?

Les
pathologies psychiatriques ont souvent des répercutions dans la
sphère corporelle : Troubles de l’image du corps,
désinvestissement du corps réel au profit de l’activité
délirante, repli sur soi, perte de l’estime de soi, tensions
psychomotrices, douleurs…

En
plus d’exprimer la souffrance psychique, le langage du corps
traduit un mode de relation à soi, à l’autre et à
l’environnement. Il est porteur des mémoires, des désirs, de
l’histoire de chacun.

La
médiation corporelle permet d’appréhender la personne dans une
globalité psychocorporelle. Elle est donc un outil thérapeutique
très riche, aussi pour l’ergothérapeute qui vise, par le biais
d’activités significatives pour la personne, à :

-entrer
en relation avec le patient

-évaluer
la répercussion de sa maladie sur ses capacités de relation,
d’adaptation et de réalisation

-développer
ses potentialités afin d’accéder à un mieux être

Le
groupe à médiation corporelle que je propose, vise à une prise de
conscience du corps (travail sur l’ancrage, le schéma corporel, la
globalité…) et à l’expression de soi, pour soi et avec les
autres (mise en mouvement liée aux sensations, à l’imaginaire,
sentiment d’existence, dimension relationnelle…)

  1. Modèles
    théoriques et méthodes

Modèles
théoriques

Les
courants de la pensée occidentale autour de la question du corps
humain remontent à l’antiquité et continuent à évoluer. On peut
les regrouper en 3 modèles :

  • La
    psycho-physique neurologique

    se consacre à l’étude du cerveau et de l’intelligence

  • La
    psychanalyse

    avec la découverte de l’inconscient par Freud, se consacre à
    l’étude de l’image du corps dans la triple dimension du Réel,
    du Symbolique et de l’Imaginaire (Lacan) ou encore le Moi-peau
    (Anzieu)
  • La
    phénoménologie

    étudie le corps propre et le vécu corporel en relation avec autrui
    et le monde (Merleau-Ponty). Cette méthode scientifique cherche à
    revenir aux choses mêmes et à les décrire telles qu’elles
    apparaissent à la conscience, indépendamment de tout savoir
    constitué (Hurssel)

Méthodes

Utiliser
une médiation corporelle nécessite d’avoir fait, soi-même, un
travail d’implication corporelle et de réflexion autour du corps.
Pour ma part, les méthodes auxquelles je me suis formées et qui
nourrissent ma pratique sont la sophrologie, l’expression
corporelle et la danse thérapie.

LA
SOPHROLOGIE
« science
de la conscience » créée par le Dr CAYCEDO, neuropsychiatre,
en 1960.

Approche
phénoménologique, cette méthode repose sur des relaxations
dynamiques qui permettent l’intégration du schéma corporel comme
contenant et lieu à être, favorisant l’harmonisation corps-mental
et la présence à soi et au monde.

L’EXPRESSION
CORPORELLE

Cette
méthode vise à redécouvrir les potentialités imaginaires du corps
afin de les transformer, au moyen de l’expressivité, en
représentations. Le mouvement créé devient alors signifiant de la
langue. Toutes les possibilités expressives du corps sont mises en
jeu :

  1. voix
    et musique
  2. toucher
  3. regard
  4. mouvement

LA
DANSE THERAPIE

Elle
ne vise pas la performance, elle permet à la personne de stimuler la
globalité de son vécu corporel, renforçant ainsi sa cohésion
interne.

Elle
met en jeu et harmonise les différents niveaux d’organisation de
l’individu (cognitif, somatique, psychique, relationnel)

C’est
un langage qui passe par l’expérience vécue, par les sensations
corporelles. Le travail d’élaboration s’effectue d’abord au
sein du corps du sujet pour permettre une meilleure régulation des
perceptions corporelles, sensorielles, des affects et des idées.

La
danse facilite la capacité à communiquer en provoquant une
meilleure prise sur le réel.

  1. De
    l’activité à la médiation en ergothérapie

La
danse, la sophrologie, l’expression corporelle ou encore le
Taï-chi, ont d’abord été pour moi des activités que je
pratiquais sur un plan personnel.

Mon
vécu
et mon expérience
m’ont permis d’en ressentir
les effets bénéfiques

et de prendre
conscience de leur potentiel thérapeutique
.

J’ai
donc entrepris une démarche
de formation

qui m’a permis de prendre
du recul
(me
décentrer de mon propre vécu) et d’acquérir
des connaissances et un savoir faire

sur ces méthodes.

Puis,
mes compétences
professionnelles
 :
analyse réflexive de l’activité, connaissances de la pathologie,
de la relation et du cadre thérapeutique, de la médiation…m’ont
permis de relier ces méthodes et de leur donner une valeur
de médiation thérapeutique en ergothérapie.

Enfin,
la créativité
de l’ergothérapeute lui-même permettra de composer des séances
adaptées aux besoins de chaque patient et du groupe lui-même en
« jouant avec la palette de ses outils »

  1. Présentation
    de l’atelier « conscience du corps, expression de soi »

HDJ Camille Claudel 2009-2016

Tous
les vendredis matins, j’ai RDV avec les membres du groupe
« relaxation » (c’est comme ça que les patients le
nomment) pour une séance d’1h15. RDV dans une salle neutre et
enveloppante, dans un cadre thérapeutique contenant, dessiné par
les constantes (que je préciserai toute à l’heure)

Au
fil du temps la relation de confiance a coloré le décor et permis à
chacun d’évoluer et de faire évoluer la dynamique de groupe.

Au
début, en 2009, le groupe était constitué de 4-5 patients très
ralentis, apragmatiques ou inhibés avec beaucoup de douleurs
physiques et de difficultés à se mouvoir. Les séances se
déroulaient donc en position allongée : prise de conscience du
corps et de ses contours (travail du schéma corporel et de la
respiration)

Au
fur et à mesure, le groupe s’est agrandi (gardant le même noyau)
et dynamisé. Nous sommes passés de la position allongée à la
position debout, la marche, la danse, seul puis avec les autres :
Mise en mouvement, expressivité du corps, de soi, relation à
l’autre.

CADRE
THERAPEUTIQUE

Entendu
comme enveloppe psychique contenante et rassurante pour les patients.
Il se définit par les constantes suivantes :

  1. Lieu :
    les séances se déroulent dans la salle de médiations corporelles
    de l’HDJ

  2. Temps :
    tous les vendredi matin de 10h30 à 11h45
  3. Modalités :
    c’est un groupe ouvert de 8 patients, avec nécessité d’une
    participation régulière pour favoriser un climat de confiance et
    les effets thérapeutiques.
  4. L’activité
    est menée par moi-même, avec ponctuellement, la participation de
    stagiaires (Ergothérapeutes, Psychomotriciens, IDE…)
  5. Comme
    dans chaque groupe thérapeutique, il y a des règles
    telles que : le respect de l’autre, des lieux, une tenue
    vestimentaire adaptée, éviter de sortir de la pièce pendant la
    séance, pas de « spectateur », rangement du matériel
    en fin d’activité…

Au
sein de ce cadre rigoureux, il y a un autre cadre, plus malléable,
en mouvement, mais qui, à mon sens, participe aussi de l’enveloppe
psychique contenante. Il s’agit de la musique et des consignes.

La
musique
permet à la personne psychotique ou non, de s’accorder au monde
extérieur. Elle crée un lien entre le dedans et le dehors, c’est
une réalité commune et partagée par tous les membres du groupe.

Il
est du rôle du thérapeute de savoir choisir la musique qu’il
utilise pour qu’elle réponde à la visée de la séance (ancrage,
confiance, ouverture, apaisement…)

Les
consignes:
constituent un étayage qui doit à la fois rassurer et laisser un
espace pour que le patient se l’approprie et s’y exprime.

Le
choix du placement du groupe par exemple (cercle, lignes, par 2…)
sera différent selon l’objectif (cohésion groupale, travail du
schéma corporel, identification, lâcher prise…)

INDICATIONS

Ce
travail peut être proposé aux patients présentant, par exemple :


des troubles psychosomatiques


des tensions psychomotrices, des douleurs


une inhibition


troubles de l’image du corps


des troubles anxieux


une perte de l’estime de soi

L’indication
peut être faite par le médecin ou proposée par l’équipe. Le
patient peut également en faire lui-même la demande.

CONTRE-INDICATIONS


une perte majeure de contact avec la réalité (troubles dissociatifs
importants ou un délire envahissant)


une instabilité psychomotrice majeure


des troubles du comportement incompatibles avec la situation de
groupe

DEROULEMENT
D’UNE SEANCE

Dix
minutes avant,je
rappelle aux personnes du groupe, que nous allons commencer la séance
et les invite à rejoindre la salle.

Les
patients retirent (spontanément ou à ma demande) leurs chaussures,
leur veste et leur sac avant d’entrer dans la salle, ce qui
symbolise le passage d’un espace à un autre, du dehors au-dedans.

  1. Sur
    une musique douce ou rythmée, Je
    me situe ici et maintenant…Présence…

    • Marche,
      déplacements, sous différente formes

  • Prise
    de conscience de mes propres sensations corporelles, de l’espace,
    des autres,

  1. Mise
    en mouvement progressive de toutes les parties du corps, en musique 

    • Travail
      d’imitation (processus d’identification …), assouplissement,
      éveil, stimulation du schéma corporel (articulations, muscles,
      peau, globalité…)
    • Prise
      de parole corporelle, lâcher prise, expression, créativité
      (processus d’individuation…) chacun s’exprime à tour de rôle
      au sein du groupe
  2. Du
    mouvement à la danse : portée par la musique, et tissée par
    les consignes qui favorisent le lien et l’échange avec l’autre
    ou le groupe, une dynamique groupale émerge au fur et à mesure de
    la séance, offrant des moments de partage, d’échanges spontanés,
    de plaisir….sentiment d’exister et d’appartenir à un groupe.

  3. Invitation
    progressive à se recentrer sur soi : ralentissement du rythme,
    étirements, respiration, prise de conscience du vécu personnel et
    partagé
  4. Temps
    de relaxation (méthode de sophrologie), en position allongée sur
    un tapis

  5. Chacun
    retrouve son cahier personnel (qui reste dans la salle) pour y noter
    son vécu de la séance, puis le partage oralement avec le groupe.

En
fin de séance, chacun participe au rangement du matériel, et
retrouve ses affaires personnelles (chaussures, sacs…)

Rq :
J’ai envie d’insister sur le fait que l’évolution progressive
des consignes doit s’adapter à l’évolution des patients et
suivre un déroulement cohérant avec le processus thérapeutique en
cours. Qui dit processus, dit continuité, durée et mouvement.

EVOLUTION
DU GROUPE – BILAN

Comment
parler de l’évolution sans dire un mot de l’évaluation…


Dans ce cas, elle est qualitative


Elle porte sur les capacités et difficultés individuelles de la
personne, en lien avec son histoire, sa problématique, sa
pathologie… et sur le groupe et ses dynamiques.


Elle est basée sur l’observation clinique de l’ergothérapeute
et sur le vécu exprimé par le(s) patient(s).


Elle fait l’objet de transmissions et d’échanges avec l’équipe
pluridisciplinaire (intégration dans le suivi global)


Elle alimente l’analyse clinique, processus dynamique qui se
déroule à chaque instant (avant, pendant, après la séance)

1/
A travers mes observations
cliniques
,
je note que :

  1. Les
    patients se sont approprié ce temps, ils sont demandeurs et
    réguliers.

  2. Le
    respect et l’attention portés les uns envers les autres,
    traduisent une bonne cohésion de groupe

  3. Ils
    verbalisent une diminution des douleurs et une amélioration des
    capacités physiques (souffle, souplesse, posture…)
  4. Je
    vois se développer les notions de plaisir, de prise d’initiatives,
    de lâcher prise, de créativité et s’améliorer les capacités
    à exprimer, verbaliser son vécu intérieur.
  5. Amélioration
    des capacités relationnelles
  6. Meilleure
    présence, meilleur ancrage, moins de dissociation corps/esprit

  7. Verbalisation
    possible de demandes autour du corps, pouvant traduire une
    meilleure conscience de soi (besoin d’activités physiques,
    esthétiques, suivi en ostéopathie ou kinésithérapie…) Ce qui
    m’amène à orienter certains patients vers d’autres espaces de
    soin comme l’ostéopathie ou encore l’activité danse que nous
    faisons une association. Dispositif qui offre la possibilité d’une
    ouverture sur l’extérieur et d’une insertion dans la cité par
    l’approche corporelle. (intervention de l’année dernière)

2/
Le vécu
exprimé par les patients

J’ai
envie de leur laisser la parole. Je vous propose d’écouter, avec
leur accord, leurs ressentis à la fin d’une séance. Tous les
patients que vous allez entendre ont souhaité être enregistrés.

Ps :
« relaxation = atelier conscience du corps/expression de soi »